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La Libye victime des ingérences extérieures

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30 aout, 2018
Entretien
Moncef Djaziri


En Libye, la guerre de 2011 n’est toujours pas soldée et le chaos perdure. Plus le temps passe et plus la situation devient difficile à décrypter. Le pouvoir est divisé entre plusieurs entités. D’un côté, le Gouvernement d’entente nationale avec le Premier ministre Fayez el-Sarraj, reconnu par la communauté internationale. De l’autre, le Maréchal Khalifa Haftar à la tête de l’armée nationale libyenne, sans oublier évidemment une multitude de milices armées, dont certaines sont affiliées aux différentes tribus, qui tiennent certains territoires en coupes réglées. Les institutions comme la Banque centrale ou le fond souverain LIA sont également divisées. Toutes les tentatives des Nations unies pour tenter de remettre un semblant d’ordre dans ce pays ont été vaines. Pour comprendre la situation actuelle, il faut s’intéresser aux multiples ingérences extérieures qui pèsent sur la vie politique et qui n’aident ni à la pacification, ni à la nécessaire réconciliation entre Libyens. Dans ce but, l’IVERIS propose un entretien avec Moncef Djaziri, professeur à l’Institut d’études politiques internationales de Lausanne, spécialiste de la Libye et fin connaisseur de ce pays qu’il analyse attentivement depuis des décennies et auquel il a consacré un nombre très important de publications. 

 

Montage IVERIS

 

Six ans se sont écoulés depuis la fin du régime de Kadhafi, quel bilan peut-on faire de la situation actuelle en Libye ?

Karl Marx disait « Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Cette formule trouve son illustration dans le cas libyen. Les hommes qui, aidés par certains pays, ont voulu se débarrasser du régime de Kadhafi et instaurer la démocratie étaient loin de savoir qu’il est impossible, dans un pays fracturé de maintenir un haut niveau de vie, d’acquérir la démocratie et vivre en liberté. Ce qui s’est passé depuis 2011 illustre cette dure réalité : le pays a sombré dans la misère et l’insécurité ; le niveau de vie de la classe moyenne a baissé drastiquement ; la Libye est profondément divisée et l’insécurité y est permanente ; sa souveraineté est réduite, ayant pratiquement perdu le contrôle des frontières sud et la menace terroriste de Daech est quotidienne. Son destin n’est plus entre ses mains, ses richesses sont dilapidées et les milices y font régner leur pouvoir et la corruption. Les deux expériences électorales de 2012 et 2014 ont accru les dissensions et contribué à un désenchantement à l’égard de la démocratie.

 

Outre le rôle central joué par l’OTAN lors de la guerre de 2011, les pays du Golfe, Arabie saoudite, Qatar, Emirats arabes unis, ont été parties prenantes de ce conflit. Influent-ils encore sur la vie politique libyenne aujourd’hui ? Quels sont les soutiens de ces pays aux quatre personnes présentées comme les principaux responsables politiques : Fayez el-Sarraj, Khalifar Haftar, Aguila Saleh, président de la Chambre des représentants et Khalid Meshri, Président du Conseil ?

En effet, l’OTAN a joué un rôle clé dans la disparition de Kadhafi et la fin de son régime. Cependant, cela a été rendu possible en raison du soutien et du consentement de certains Etats de la Ligue Arabe comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et surtout le Qatar, qui a soutenu et financé les rebelles islamistes. Dès lors, ces pays ont été impliqués dans la crise libyenne depuis 2011 et n’ont cessé de soutenir les différents protagonistes de la crise libyenne.

On ne peut comprendre la persistance de la crise en Libye et son aggravation si l’on ne prend pas en compte les interférences des uns et des autres et leur soutien. Incontestablement, le maintien au pouvoir de l’actuel et impopulaire Premier ministre el-Sarraj (qualifié de pacotille et d’homme de paille) est dû non seulement au soutien des pays occidentaux mais également à ceux du Qatar et de la Turquie, et dans une moindre mesure de l’Arabie saoudite. Il en va de même de l’actuel président de la deuxième Chambre consultative, le Haut Conseil d’Etat, Khalid Meshri (Frère musulman et membre du parti Justice et Reconstruction). Il est également soutenu et financé par le Qatar et la Turquie. C’est à ce dernier pays que Khalid Meshri a confié la « formation » (pour ne pas dire l’endoctrinement) du personnel politique du Haut Conseil d’Etat, créé par l’Accord politique de 2015 qui n’a rien résolu. C’est dire l’influence directe qu’exercent les islamistes turcs sur la vie politique en Libye, y compris en finançant les différentes milices.

Mais le tableau serait incomplet si l’on ne prenait pas en compte l’influence qu’exercent les Emirats arabes unies, l’Arabie saoudite et l’Egypte sur le Maréchal Khalifa Haftar, ainsi que sur le président du parlement de Tobrouk, Aghila Salah. Ces différents pays apportent leur soutien financier et militaire au pouvoir à Benghazi afin de faire contrepoids à l’influence déterminante du Qatar sur celui de Tripoli.

 

La proximité du maréchal Haftar avec l’Egypte du Président Sissi a souvent été soulignée. Est-ce encore une réalité aujourd’hui ?

La proximité du maréchal Haftar avec le président Sissi est un fait avéré. Les rapports entre les deux hommes et leur rapprochement remontent à 2014. Il est basé sur une alliance tactique et stratégique dont les deux éléments essentiels sont : la lutte contre l’islamisme et la construction d’un Etat fort en Libye, allié vital de l’Egypte au Maghreb. Les efforts déployés par ce pays pour reconstruire une armée nationale libyenne s’inscrivent dans cette perspective. Le président Sissi tente de jouer un double rôle : soutenir militairement et politiquement les autorités à l’Est, tout en acceptant le pouvoir de Tripoli. C’est une position délicate à tenir, et ce d’autant plus que Khalifa Haftar est un personnage que les Egyptiens soutiennent, tout en craignant ses renversements de position. Cela n’empêche qu’il demeure un allié déterminant pour le président égyptien dans la lutte contre l’islamisme et l’endiguement de l’influence politique des Frères musulmans. C’est la raison pour laquelle le président Sissi finance et équipe militairement le pouvoir en Cyrénaïque.

 

L’Algérie partage presque 1000 km de frontière avec la Libye. Pour l’instant, cet Etat a réussi à se prémunir des dégâts collatéraux engendrés par le chaos libyen, contrairement à d’autres pays frontaliers comme le Mali, le Tchad ou encore le Niger. Joue-t-elle un rôle ou pourrait-elle en jouer un dans la stabilisation de ce pays ?

Rappelons d’abord que l’Algérie s’était opposée à l’intervention occidentale de 2011, moins par amitié ou amour pour Muammar Kadhafi que les autorités algériennes tenaient à distance pour son rôle et son influence dans la région, mais par réalisme, craignant à juste raison que la disparition du régime jamahiriyen ne conduise à une désorganisation de la Libye et une déstabilisation de l’Afrique. Ce qui s’est avéré être le cas. Depuis 2011, l’Algérie a tenté différentes médiations en Libye en vue d’aboutir à un accord entre les parties en conflit, mais hélas sans résultat. La position algérienne est dictée par un souci majeur : stabiliser la Libye et intégrer les islamistes pour réaliser la paix dans ce pays. Sur ce dernier point, il y a des profondes divergences entre l’Algérie, d’un côté, l’Egypte et les Etats-Unis de Donald Trump, de l’autre. C’est une des raisons pour lesquelles les efforts des autorités algériennes sont restés vains.

 

Le 29 mai 2018, Emmanuel Macron a invité à Paris les quatre responsables politiques libyens qui se sont engagés à œuvrer ensemble pour organiser des élections le 10 décembre 2018. Cet accord, qualifié d’historique et d’étape clé dans la réconciliation, est resté lettre morte. Quelles en sont les raisons ?

Rappelons d’abord la responsabilité de la France de Nicolas Sarkozy dans le désastre libyen. D’une certaine manière, l’initiative d’Emmanuel Macron s’inscrit dans le prolongement de sa prise de position de condamnation de l’intervention française en 2011 et constitue un gage de sa volonté de jouer un rôle constructif en Libye. L’organisation de la Conférence de Paris et le fait d’avoir réuni autour de la même table les quatre personnages importants de la crise libyenne sont en soi un succès et une étape dans le processus de réconciliation. Cependant, le président français a probablement été trop optimiste, avec un excès de confiance dans ses capacités à réussir là où d’autres ont échoué. La méconnaissance de la complexité de la scène libyenne lui a laissé à penser qu’il suffisait d’obtenir un accord du bout des lèvres pour que cet accord soit respecté et appliqué. On peut aussi dire que le Président français a péché par excès « d’optimisme de la volonté » au détriment d’un « pessimisme de la pensée », selon la formule de Gramsci.

Les raisons pour lesquelles l’accord de Paris risque bien de demeurer lettre morte sont multiples et sont à la fois intérieures et extérieures à la Libye. Sur le plan intérieur, les islamistes comme probablement les autorités à Tripoli n’ont pas intérêt à ce qu’il y ait rapidement des élections qui remettraient en cause leur pouvoir et leur influence. A cela s’ajoute le scepticisme rationnel compréhensible de ceux qui considèrent qu’il n’est ni possible, ni recommandé d’organiser des élections à la va-vite qui risqueraient d’aggraver les conflits plutôt que de les résoudre. Par ailleurs, certains pays, comme l’Egypte, n’ont pas non plus d’intérêt à l’organisation d’élections qui pourraient permettre aux islamistes de revenir au pouvoir et de défier les autorités égyptiennes.

 

Dans la chaleur de l’été, la rencontre entre Donald Trump et le nouveau Président italien, Guiseppe Conté, est presque passée inaperçue. Pourtant, concernant la Libye, les décisions prises entre ces deux chefs d’Etat sont de taille. Les USA ont adoubé Guiseppe Conté sur ce dossier et ont validé leur participation à une grande conférence cette automne à Rome pour la stabilisation de l’ancienne Jamahiriya. Est-ce une volonté de faire un croc en jambe à Emmanuel Macron qui s’était porté volontaire ? Est-ce une bonne idée de désigner l’Italie, l’ancien colonisateur, comme médiateur ?

Les observateurs attentifs ont suivi avec grand intérêt le voyage de l’été du Premier ministre italien Guiseppe Conté aux Etats-Unis et sa rencontre historique avec le président Donald Trump. Cette rencontre doit être mise en perspective par rapport à la volonté des autorités italiennes d’exercer un leadership dans la crise libyenne et la nouvelle politique américaine à l’égard de l’Europe. Il y a également la guerre contre Daech et la volonté américaine de contenir, pour ne pas dire combattre, l’influence de l’islamisme et des Frères musulmans au Maghreb et dans le monde musulman.

Il n’est pas certain cependant que l’Italie soit le meilleur allié de Trump pour atteindre tous ses objectifs. Néanmoins, la position stratégique de l’Italie et le désir de leadership italien peuvent permettre aux deux pays de travailler ensemble sur au moins deux dossiers importants : la lutte contre Daech et la stabilisation de la Libye. L’acceptation américaine de participer à la conférence internationale en novembre 2018, dont les Italiens ont pris l’initiative, doit être considérée comme un signe supplémentaire du « retour » des Etats-Unis sur la scène libyenne. Elle valide aussi la politique italienne faite pour contrecarrer l’initiative française. Il n’est pas certain cependant que les Américains veuillent confier à l’Italie seule la médiation en Libye car non seulement tous leurs intérêts ne sont pas convergents et en plus, Donald Trump sait très bien que l’initiative italienne et plus généralement l’action de l’Italie en Libye n’est pas très populaire et rencontre de fortes résistances en Cyrénaïque. Il connaît aussi la proximité italienne avec des islamistes en Libye et les dangers de cette position. Peut-être pense-t-il faire évoluer cette orientation et amener l’Italie sur les positions américaines de lutte contre l’islamisme ?

 

La Russie a entrepris un grand retour en Afrique, joue-t-elle un rôle en Libye ?

La Russie jouissait en Libye d’une position avantageuse sous Muammar Kadhafi en raison de l’alliance entre ces deux pays. La disparition du régime s’est traduite par une marginalisation de la Russie. L’intervention occidentale en Libye en 2011, contre laquelle la Russie du président Medvedev (en désaccord avec son Premier ministre Poutine) s’est opposée timidement, et ses effets néfastes ont eu pour conséquence inattendue le retour en scène de la Russie de Poutine en Libye et dans une certaine mesure en Afrique. L’inefficacité des initiatives internationales pour sortir la Libye de la crise, de même que l’accroissement de la présence russe en Syrie et en Egypte fournissent à la Russie l’opportunité de se positionner favorablement sur le chantier politique et économique. L’impasse en Libye et l’émergence du pouvoir en Cyrénaïque donnent l’occasion à la Russie de Vladimir Poutine de reprendre habilement la main en soutenant militairement le Maréchal Haftar, sur la base d’une convergence stratégique autour de la nécessité de construire un Etat fort et de combattre l’influence islamiste.

 

Est-ce que ce ne sont pas toutes ces ingérences étrangères dans un pays stratégique à la fois par ses richesses pétrolières et sa position géographique, aux portes de l’Europe, qui compliquent la réconciliation entre tous les Libyens, y compris avec les anciens kadhafistes ?

La richesse de la Libye mais aussi son malheur, c’est d’avoir une position géostratégique privilégiée et de disposer de richesses énergétiques considérables. Porte d’accès pour l’Afrique et fenêtre sur l’Europe, ce pays a toujours été convoité par les uns et les autres. Ce fut le cas dans l’histoire passée : au 19e siècle avec la domination ottomane et les résistances qu’elle a suscitées ; lors de la colonisation italienne et ses pogroms ; à la fin de la Seconde guerre mondiale avec la compétition entre la France, l’Angleterre et la Russie, à laquelle mit fin la médiation onusienne, la seule réussie en 1950, qui permit à la Libye d’accéder à l’indépendance en 1951. Ce fut également le cas sous la monarchie Sanoussi. Les tentatives de Muammar Kadhafi de s’affranchir de ces influences ont conduit au résultat que l’on connaît. Depuis 2011, les influences, sous des formes diverses, des uns et des autres compliquent la donne et aggravent la crise dans un pays toujours plus convoité. Ces ingérences exacerbent les différences entre les Libyens et rendent la réconciliation très difficile.

 

Peut-on dire que Ghassan Salamé, l’envoyé spécial des Nations unies en Libye, a échoué dans sa mission de pacification ?

Dès 2011, l’action des Nations Unies en Libye a été marquée par une grande incohérence, beaucoup d’ambivalence, et trop d’erreurs ont été commises. En sept ans, six représentants se sont succédé sans aucune ligne de conduite claire, cohérente et continue. L’actuel représentant Ghassan Salamé ne fait pas exception. Son Plan d’action adopté par le conseil de sécurité de l’ONU en septembre 2017 n’a pu être mis en application. Le dialogue, interrompu et qu’il pensait relancer, n’a pas pu l’être, les milices n’ont pas été démilitarisées comme cela est prévu dans l’Accord politique de 2015 et les élections n’auront probablement pas lieu à la fin 2018, comme il s’y était engagé. C’est donc un échec de plus. On peut même affirmer que l’actuel représentant a perdu la main sur le dossier libyen depuis la nomination le 2 juillet 2018 d’une vice-présidente de l’Unsmil (mission de l’ONU en Libye), chargée des questions politiques. L’arrivée de la diplomate américaine, Stephanie Williams, semble indiquer le début d’un nouveau tournant de l’action de l’Unsmil en Libye qui va de pair avec le retour sur la scène libyenne des Etats-Unis.  Cela pourrait se traduire par le départ de Ghassan Salamé. Ce dernier donne des signes évidents de lassitude et de découragement dans une situation dont lui-même et ses prédécesseurs ont sous-évalué et sous-estimé l’imbroglio et la complexité croissante.  

 

Entretien réalisé par Leslie Varenne

 

 

 

 

Tags:
libye, el sissi, diplomatie, djihadistes, etats-unis, frères musulmans, qatar, sahel; afrique de l'ouest;, turquie