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Le cas Kagamé, point aveugle de l'ordre mondial

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08 septembre, 2018
Tribune libre
Roland Hureaux


Du point de vue de l’ordre mondial aujourd’hui dominant, le clivage est simple : il y a d’un côté les tenants de cet ordre, se déclarant favorables au libéralisme, à la démocratie, aux droits de l’homme, au rapprochement entre les peuples à travers la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes, ennemis de tous les excès, gens de bonne compagnie, politiquement corrects, bref les « fréquentables » ; de l’autre côté, il y a ceux qui s’opposent à de cet ordre, qu’ils soient de droite ou de gauche, plus ou moins extrémistes, généralement hostiles à la démocratie et indifférents aux droits de l’homme, les « illibéraux », qui se sont retrouvés ou se retrouvent du même côté que tous les affreux : Milosevic, Saddam Hussein, Assad, les ayatollahs, voire Poutine, Orban, Kurz, bref les « infréquentables », liés à ce que les Américains appellent les  Etats voyous (rogue states) ? Au regard de l’histoire, les opposants à l’ordre mondial se trouvent de proche en proche, taxés de complicité à l’égard des pires crimes du XXème siècle, dont bien évidemment les crimes nazis : dès que le débat s’échauffe, quand il y a débat ce qui est rare, le point Godwin est vite atteint et ils font l’objet de la fatale reductio ad hitlerum

 

 

 

Rencontre Donald Trump, Paul Kagamé, le 26 janvier 2018

Aujourd’hui, il faut bien peu de choses pour se trouver du mauvais côté : face au mondialisme triomphant, parler de défendre l’intérêt national, sauf si ce pays est les Etats-Unis, est déjà suspect.

Les choses ainsi présentées, il n’y a pas photo sur le plan moral entre les deux partis : les uns sont dans le camp du bien, les autres dans celui du mal ; même ceux qui, parmi les seconds, seraient tenus pour raisonnables sont suspects de s’être laissé entrainer à de ténébreuses fréquentations. Pour échapper aux amalgames scabreux, ils doivent savoir se pincer le nez vis-à-vis des extrémistes de leur camp, quitte à faire le jeu de de leurs adversaires.

A ceux qui, pour rompre avec un manichéisme trop facile, invoqueraient les dictatures mises en place par l’Occident (le shah d’Iran, Pinochet, Videla) ou les nombreuses guerres que l’Occident prétendu humaniste a suscitées au cours des dernières années : Yougoslavie, Irak, Libye, Syrie, Afghanistan, on rétorquera que les intentions de ces guerres étaient bonnes[1], que les victimes sont à mettre sur le compte des « dommages collatéraux ». Les « illibéraux » sont criminels par nature, les libéraux le sont, eux, par accident. Toute dissidence par rapport à l’ordre dominant vous met, potentiellement, du côté du crime.

Mais, comme dans toutes les visions trop parfaites, il y a un point aveugle. Dans l’ordre libéral actuellement dominant, le point aveugle, se nomme Paul Kagame, actuel président du Rwanda, enfant chéri de la galaxie bien-pensante. Cette galaxie soutient en effet un personnage tenu par beaucoup pour un des pires criminels de l’histoire.

 

Qui est Paul Kagame ?

La réputation de Kagame est pour le moment protégée par la complexité apparente des événements survenus dans ce petit pays d’Afrique depuis 1970 : non sans une forme de racisme, les Occidentaux pensent que les tueries entre Africains sont choses normales et qu’il est vain d’en rechercher les responsables. En l’espèce, c’est pourtant nécessaire.

La meilleure manière d’appréhender en termes simples les évènements du Rwanda est de se référer à Aristote : « Dans les oligarchies, c’est la masse des citoyens qui se soulève, comme étant victimes d’une injustice du fait que leur part n’est pas égale à celle des autres, dont ils se considèrent pourtant les égaux, alors que dans les démocraties, au contraire, ce sont les notables qui se révoltent, parce que leur part est seulement égale aux autres alors qu’ils ne se considèrent pas comme leurs égaux » (Politique V,3).  

La révolte de la masse, c’est ce qui s’est passé au Rwanda en 1961, celle des notables, a eu lieu au début de l'année 1990. Très ancien royaume où, depuis des siècles, une minorité d’éleveurs-guerriers, les Tutsi (environ 10 % de la population en 1990, moins aujourd’hui), dominait une majorité de cultivateurs bantous, les Hutu. Lors de son indépendance, en 1961, le Rwanda a vu la majorité prendre le pouvoir, par application de la règle démocratique, le tiers environ des anciens maîtres tutsi s’exilant en Ouganda ou en Europe, où ils ont constitué un groupe de pression puissant. A partir de 1990, l’un de ces exilés, Paul Kagame a entrepris, à partir de l’Ouganda voisin, de restaurer le pouvoir de la minorité tutsi avec une armée d’exilés nommée le Front patriotique rwandais (FPR), bien équipée par des fonds anglo-saxons publics et privés. Le 6 avril 1994, l’avion transportant les deux présidents hutu du Rwanda et du Burundi [2] était abattu, sur ordre de Paul Kagame, selon les témoignages de ses proches d’alors. Affolés, les Hutu en déroute se mirent à massacrer la minorité tutsi restée dans le pays, ce qui n’empêcha pas la victoire totale de Kagame. Ces massacres du Rwanda du printemps et de l’été 1994 ont fait entre 500 000 et 800 000 morts, probablement en majorité tutsi bien que l’armée de Kagame ait aussi massacré beaucoup de hutus au fur et à mesure qu’elle progressait.

Une fois la capitale Kigali prise, cette armée partit au Congo voisin à la poursuite des Hutu en fuite, qualifiés, de « génocidaires » y compris les enfants pas encore nés au moment des faits ! Selon le Haut-commissariat des Nations-Unies aux réfugiés, ces opérations de représailles ont fait près de 4 millions de victimes, rwandais Hutu réfugiés ou Congolais, non seulement dans la province frontalière du Kivu mais dans tout le Congo. Les troubles qui se produisent aujourd’hui au Kasaï en sont la suite. 

Si Paul Kagame a certes sauvé du massacre une petite partie de ses congénères tutsi encore en vie à l’intérieur du Rwanda, il n’en porte pas moins une responsabilité écrasante pour l’ensemble de la tragédie : en envahissant le pays sans aucune légitimité autre que d’appartenir à l’ancienne élite, ce qui est la cause première de tous les évènements, en massacrant les Hutu au fur et à mesure de son avancée dans le pays, en abattant l’avion des deux présidents, attentat qui a déclenché les premiers massacres et surtout en se livrant à des massacres de représailles bien plus graves encore au Congo. 

On peut dire que Paul Kagame est au total le responsable direct ou indirect de la mort de près de 5 millions de personnes, un bilan pire que celui de Pol Pot.

 

Le favori de l’ordre libéral international

Malgré cela, Kagame est la coqueluche de l’ordre libéral international. Il est reçu à peu près partout dans le monde, dont récemment par le président Macron en France. Quand il est allé voir le pape François en mars 2017, ce n’est pas lui, c’est le souverain pontife qui a demandé pardon au motif que certains prêtres se seraient mal comportés au milieu des fureurs évoquées plus haut.

Paul Kagame a été élu président de l’Union africaine pour l’année 2018 : les chefs d’Etat africains qui savent tous ce que nous venons de rappeler se sont résignés, découragés par la passivité voire les complaisances des Occidentaux à son égard.

Il n’est naturellement pas question que Paul Kagame soit poursuivi devant la Cour pénale internationale : celle-ci est réservée, on le sait, aux vaincus, surtout ceux qui se sont mis à dos les tenants de l’ordre mondial.

Bien que le Rwanda, ancienne colonie belge, ait été francophone, le président rwandais, voulant régler ses comptes avec la France, le seul pays occidental qui avait tenté de faire obstacle à sa prise de pouvoir[3], a obtenu d’entrer dans le Commonwealth. Il accuse de crimes depuis 25 ans, sans aucun fondement, les militaires de l’opération Turquoise venus en1994 sur mandat de l’0NU tenter de limiter les dégâts. 

Paul Kagame n’aurait pas réussi à tromper son monde, le monde, si son régime n’était appuyé par une machine de propagande efficace aux Etats-Unis et en Europe. Il s’est acquis l’appui de personnalités occidentales comme Tony Blair ou Bernard Kouchner. Longtemps, jusqu’à ce que les preuves accablantes s’accumulent contre lui, Kagame était le seul chef d’Etat de la planète que l’on ne pouvait critiquer en Europe sans encourir des poursuites judiciaires. L’appui des puissants de ce monde – en particulier des grandes entreprises anglo-saxonnes qui l’ont financé à ses débuts et qui pillent aujourd’hui les richesses du Kivu - n’est pas étranger à la force de frappe médiatique dont il dispose : même un journal comme La Croix relaie sa propagande [4] ! Il ne faut cependant pas sous-estimer la capacité de manipulation du monde occidental de Kagame lui-même, redoutable communicant.

Comme tous les dictateurs efficaces, Kagame a su donner à son pays l’air convenable : des rues propres, des écoles en ordre, une hygiène en progrès, le Rwanda est devenu un village Potemkine qui lui assure une bonne réputation. Dans les hautes sphères internationales, on dit que c’est « un pays qui marche ». Les militaires tutsi employés dans les missions de maintien de la paix sont disciplinés. L’Union européenne qui se préoccupe du développement de l’Afrique en a fait son référent régional pour la zone des Grands lacs, le pays pivot qui doit donner le ton aux autres.

Certes, quelques doutes ont surgi, surtout aux Etats-Unis, aux cours des dernières années : en raison des massacres dont il porte la responsabilité ? Non, parce que le Rwanda n’est pas assez démocratique ! En place depuis 25 ans Kagame ne songe pas à passer la main ; les élections présidentielles où il triomphe scrutin après scrutin n’offriraient pas toutes les garanties de transparence. Pour ces critiques, bourrer les urnes est apparemment plus grave que déclencher le massacre de millions d’hommes.   

Il reste que ceux qui ne veulent pas se trouver du même côté que Bachar el-Assad, se trouvent du côté de Kagame.

Qu’un personnage aussi nauséabond puisse aujourd’hui être la coqueluche des maîtres de l’ordre mondial libéral en dit long sur la gigantesque hypocrisie qui sous-tend ce dernier.

Que Paul Kagame ait pris le pouvoir pour imposer la domination d’une élite ultra-minoritaire, fondée, sans que cela soit dit ouvertement, sur la supériorité raciale, en dit peut-être long aussi sur l’involution post-démocratique et de fait antidémocratique de cet ordre.

L’affaire Kagame, qui finira bien par être connue dans toute son horreur, devrait disqualifier définitivement l’idée que dans l’ordre mondial, il y a les bons et les méchants.

 

Roland Hureaux
Essayiste

 

 

 

 



[1] Dans un article récent du Guardian, Jos Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN propose que cette organisation défende les droits des femmes : https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/dec/10/why-nato-must-defend-womens-rights
[2] C’était la première fois que les présidents de ces deux pays se trouvaient être des Hutu. Il fallait toute la crédulité des médias internationaux pour avaler la thèse, répandue par Kagame, que les auteurs de l’attentat étaient des Hutu!
[3] Hélas, le soutien de Mitterrand au gouvernement hutu d’Habyarimana n’est pas allé jusqu’au bout : après les accords d’Arusha, (août 1993), compromis bancal, la France a cessé d’intervenir, laissant la voie libre à Kagame.
[4] Il suffirait pourtant que ce journal prenne contact avec les anciens missionnaires de la région pour être mieux informé.

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afrique, rdc, rwanda