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Kinshasa : african chaos

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08 juin, 2016
Note de voyage
Leslie Varenne


En RDC, les crises s’empilent les unes sur les autres, politiques et sécuritaires d’abord mais aussi économiques, sociales et sanitaires. Kinshasa est à l’image de ce chaos, de ce sens dessus dessous ; des charrettes à bras, où s’empilent des tonnes de ferrailles tirées/poussées par des hommes maigres et en sueur, sont doublées par de puissants 4/4 à 100 000 dollars ; des immeubles luxueux ont vue sur des habitats si précaires qu’ils ne peuvent même plus être nommés bidonvilles. La capitale congolaise plonge celui qui la regarde dans un état de confusion : sentir, comprendre, chercher les mots…  Il semble que nombre de Kinois aient acquis une sorte d’immunité face à la misère et aux inégalités criantes au point d’en perdre le sens de la mesure et de la décence. La confusion est plus grande encore lorsque le Premier ministre Matata Ponyo vante les réussites de son gouvernement : éducation, santé, secteur des routes, sans oublier évidemment le fameux taux de croissance à 6,5 %... Quant à la situation sécuritaire dans l’Est du pays, au Nord et Sud-Kivu, le Premier ministre affirme sans rougir « la paix et la sécurité deviennent de plus en plus une réalité dans ces deux provinces. » De quel pays parle-t-il ?

« Glissement »

Ce 26 mai, dès 8 heures du matin, de petits groupes d’hommes arrivent sur le lieu de la manifestation. Ils ont répondu à l’appel des partis de l’opposition pour demander que l’élection présidentielle soit organisée dans les temps impartis. Ils sont nerveux, déterminés, et crient leur colère. « Pas de glissement, respect de la constitution, tenue obligatoire des élections. » En RDC le mot « glissement » fait florès, il est sur toutes les lèvres et à la Une de tous les journaux. Le mandat du Président Joseph Kabila, au pouvoir depuis la mort de son père Laurent Désiré Kabila en 2001, prend fin en décembre 2016 et la Constitution ne lui permet pas de se représenter une troisième fois. Selon la majorité présidentielle, rien n’est prêt pour organiser un scrutin, le fichier électoral doit être révisé et les financements manquent. Elle opte donc pour un report de la date de l’élection, un report appelé pudiquement «glissement de calendrier ».
Comme tous les Africains, les Congolais connaissent leur Constitution sur le bout des doigts. Les manifestants rappellent l’article 64 qui stipule : « Tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution.» Ceux qui s’apprêtent à marcher déclarent donc haut et fort : « A partir du 19 décembre à 00 heure Kabila ne sera plus Président, après ce sera la désobéissance civile. » Les hommes se bousculent devant les médias présents pour se faire entendre et témoigner. « Ca va dégénérer. Il faut dire aux grandes puissances de dire au Monsieur de partir. » « Au pouvoir c’est un groupe de jouisseurs qui ne veut pas lâcher ses privilèges. » Un homme plus calme s’approche et confie à voix basse « Je suis un agent de l’Etat, je viens de perdre mon enfant de 2 ans, il n’y a pas de santé, pas d’école gratuite. On m’a donné 50 dollars pour les funérailles… » « On ne marche pas pour nous, notre génération a déjà échoué, nous voulons léguer un pays démocratique à nos enfants. Il va nous tuer, mais nous sommes prêts. »
Pour une ville de plus de 10 millions d’habitants, les marcheurs ne sont pas si nombreux, mais dans un pays où les manifestations font l’objet de répressions sanglantes et où les arrestations arbitraires pleuvent, compter devient relatif. Après une heure de marche, les premiers tirs de bombes lacrymogènes retentissent, le bruit, la fumée, la peur, la foule se disperse… Depuis cette manifestation, la majorité présidentielle a trouvé une nouvelle argutie afin de garder Kabila fils dans son fauteuil : organiser un référendum pour changer la constitution comme au Rwanda, au Burundi et au Congo Brazzaville, avec les succès bien connus en termes de stabilité, de paix et de démocratie… Après cette nouvelle annonce, le thermomètre de la RDC, déjà dans le rouge, grimpe encore de quelques degrés. L’opposition marchera une nouvelle fois le 30 juin, jour de la fête de l’indépendance.

« Je suis Beni »

Kabila père et fils cumulent 19 ans de pouvoir et la RDC autant d’années de guerre dans ses provinces de l’Est. Des groupes armés divers et variés, instrumentalisés par les pays frontaliers, notamment le Rwanda et l’Ouganda, sévissent dans cette partie du pays. Depuis octobre 2014, à Beni, une ville située dans le Nord Kivu des assaillants tuent la population à l’arme blanche. Si certains Kinois semblent vaccinés contre les images de la misère, aucun Congolais n’est immunisé contre ces horreurs. En signe de solidarité, les manifestants affichent les photos des enfants cruellement massacrés et crient « Je suis Beni ». Sur les portables s’échangent photographies et vidéos difficiles à regarder, insoutenables. Pourquoi l’armée congolaise ne protège-t-elle pas la population demandent les marcheurs ? 

Un Président honni

A Kinshasa, nul besoin d’institut de sondage pour mesurer l’impopularité du Président Joseph Kabila. Mais, comme dans tous les grands pays « démocratiques », il faut attendre d’être en confiance et à l’abri des regards indiscrets pour que les langues se délient. Dans cet Etat parmi les plus riches en minerais au monde où 80% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et se débrouille chaque jour pour survivre, le coût prohibitif des denrées alimentaires est donc naturellement un sujet récurrent. D’autant que les prix flambent brusquement et sans raison apparente, comme ceux de la farine de maïs, un aliment de base, ou ceux des opérateurs téléphoniques et de la connexion internet.
La corruption est un autre objet de conversation inépuisable, elle est là, prégnante, permanente dans tous les actes du quotidien. Les billets de 1000 francs congolais[I] s’échangent de main en main « Il faut bien survivre, la vie est dure, on souffre ici... » dit un douanier en enfournant subrepticement dans sa poche d’uniforme le don gentiment réclamé. Bien évidemment, cette corruption atteint des sommets parmi les élites, mais pour ces dernières les chiffres s’expriment dans la devise de l’oncle Sam, le Congo étant largement "dollarisé ". Ici tout s’achète et tout se vend. Selon un député, à l’Assemblée Nationale, « il se trouve des vendeurs de motions, de questions d’actualité et un trafic de questions orales » !

Mais quel que soit le sujet abordé et quelles que soient les personnes avec lesquelles la discussion s’engage, inévitablement arrive le moment où la nationalité du Président Joseph Kabila s’invite dans le débat. Sur ses origines, chacun donne son avis et de nombreuses histoires circulent, celle qui revient le plus souvent veut que Laurent Désiré Kabila ait adopté Joseph à la mort de son père biologique. Ce dernier était un Rwandais, vieux compagnon de lutte de l’ancien Président au sein de l’AFDL, un mouvement de rébellion armée [II]. Pour preuve de ses origines rwandaises, certains avancent que « Joseph Kabila ne parle jamais le lingala et s’exprime dans un swahili qui n’est pas compris dans le pays. » Un homme politique ajoute : « Obama est bien d’origine kenyane et il défend les intérêts US, si le Président s’assumait comme un Congolais, ici, ça ne choquerait pas ! »
Car les Congolais sont patriotes et leur sentiment d’appartenance à une nation passe avant leur appartenance ethnique [III]. C’est un héritage laissé par l’ancien Président Mobutu et la zaïrisation du pays. Fait rare en Afrique, en RDC, il n’est pas anormal qu’un député de l’Ouest soit élu à l’Est et vice versa, et ce, malgré l’étendue du territoire, presqu’un sous-continent[IV]. Avant la misère, la corruption, le manque de démocratie ou les arrestations d’opposants, le reproche entendu le plus fréquemment et la raison de l’immense impopularité de Joseph Kabila est son « laxisme », voire sa duplicité face aux ingérences extérieures.
Le Congo et ses richesses minières stratégiques attirent les appétits étrangers, le Rwanda et l'Ouganda ne cessent de déstabiliser l'Est du pays à des fins hégémoniques.

 

[I] 1000 francs congolais représentent un peu plus de 90 centimes d'euros.
[II] AFDL : Alliance des forces démocratiques du Congo, mouvement emmené par Laurent Désiré Kabila et ses alliés rwandais et ougandais qui a contribué à la chute de Mobutu et porté Laurent Désiré Kabila au pouvoir. 
[III] A l'exception du Katanga qui a une histoire particulière et qui a toujours eu des velléités sécessionnistes.
[IV] La RDC est le plus vaste pays d'Afrique après l'Algérie, son territoire s'étend sur 2 345 409 km2.

Tags:
rdc, afrique, kinshasa, joseph kabila


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