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L’Affaire Monica Zelinsky

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20 octobre, 2019
Note
Bruno Husquinet


Dans la tourmente américano-ukrainienne

L’affaire Monica Lewinsky avait secoué le bureau ovale du président Clinton en 1998 et est aujourd’hui le sujet d’une nouvelle série télévisée, intitulée "Impeachment : an American Crime Story". Les Ukrainiens, à l’humour légendaire, ont rebaptisé la situation issue du coup de téléphone entre les présidents ukrainien et américain "l'affaire Monica Zelinsky" qui pourrait amener à une mise en accusation du président Trump.

 

 

 

Biden père et fils

 

Il y a trois ans, l’Iveris écrivait :

« En décembre 2015, le Wall Street Journal et le New York Times, révélaient que le fils de Joe Biden, Hunter Biden, risquait d’être éclaboussé par un scandale de corruption impliquant la Burisma où il siège depuis 2014. Cette société ukrainienne est le plus grand producteur privé de gaz en Ukraine et donc un atout majeur dans la stratégie d’indépendance énergétique face à Moscou. 

En avril 2014, le propriétaire de la Burisma, Mr Zlochevsky, a été mis en cause pour blanchiment d’argent par les autorités britanniques, puis le département des fraudes a gelé 23 millions d’euros sur des comptes à Londres. Mais, aucun document demandé par la justice londonienne n’ayant été fourni par Kiev, la justice britannique clôturait l'enquête en janvier 2015 et libérait l’argent, transférée aussitôt à Chypre sans inquiéter messieurs Zlochevsky et Biden.

A l'époque, les deux quotidiens américains avaient raillé l’intégrité du message anti-corruption martelé par Joe Biden puisque son propre fils travaillait avec Mr Zlochevsky, ancien ministre sous la présidence Yanoukovitch. Un mois à peine après le dégel des fonds, le procureur général, Mr Yarema, fut relevé de ses fonctions, il était en poste depuis moins d’un an. Il fut alors remplacé par Viktor Chokine. Suite à la requête de Joe Biden, le président Porochenko demanda sa démission, le 16 février 2016, au motif que le nouveau procureur « avait perdu la confiance de la population », après avoir été mis en cause à plusieurs reprises. Le parlement le démettra de ses fonctions fin mars de cette année pour faire place au cinquième procureur général depuis 2014. »

Quatre plus tard, Joe Biden reconnaît toujours avoir retenu le versement d’une tranche d’un milliard pour que Petro Porochenko, démette le procureur général Viktor Chokine. Il est monnaie courante qu’un Etat impose des conditions, notamment de transparence et de lutte contre la corruption, lorsqu’il décide d’aider un autre Etat. Il est difficile de savoir ce qu’il s’est vraiment passé entre Joe Biden, la justice britannique et le procureur ukrainien. En revanche, le dossier de corruption ouvert à Londres fait planer de sérieux doutes sur un risque de collusion entre les actions du père et du fils Biden.

 

La révolution de 2014 devait mettre à bats les mécanismes frauduleux, pas en remplacer les bénéficiaires…

 

L’affaire Zelensky ne doit pas nous détourner de la réalité : le conflit ukrainien n’est pas résolu, les accords de Minsk et le format de Normandie ne progressent pas et la population ukrainienne ne voit pas encore les bénéfices des promesses européennes et américaines. Le futur radieux qui lui était promis en soutien à la révolution de 2014 ne s’est pas encore matérialisé. En revanche, Kiev achète des armes américaines, se fournit en charbon américain depuis que le commerce avec le Donbass est suspendu et l’Europe revend à Kiev le gaz qui transite sur ces terres noires. D’ailleurs, le selon Courrier de Russie, le marché des terres arables ukrainiennes va peut-être s’ouvrir et il y a fort à parier que les sociétés américaines continueront leur implantation sur le marché agricole.

 

Derrière le scandale

 

La demande d’enquête du président Trump lors de la conversation téléphonique avec le président Zelensky est à peine voilée. Est-ce une demande légale ? Ce sera aux autorités compétentes d’en juger. Est-ce une demande légitime ? Sans doute, au vu de ce que nous savons du rôle des représentants américains dans les affaires ukrainiennes. Un vrai débat démocratique ne devrait pas se contenter de discuter la forme, il devrait aussi s’intéresser au fond. L’Europe aurait sans doute intérêt à ouvrir la boîte de Pandore et se poser la question de savoir si les Etats-Unis constituent un réel allié dans la résolution du conflit qui sévit en Europe centrale. Ardent défenseur de la privatisation du secteur énergétique en Ukraine et pourfendeur de la Russie, Joe Biden reconnait volontiers qu’il a poussé l’Europe à embrasser les sanctions américaines à l’encontre de Moscou. Pourquoi ? Pour soutenir la lutte contre la Russie menaçant les intérêts économiques américains en Europe.

En réalité, ce qui se déroule est une course pour le marché énergétique en Europe. Les négociations sur le transit de gaz entre l’Union européenne, l’Ukraine et la Russie n’ont toujours pas abouti à une décision finale. Or, il y a urgence, comme le remarquait le commissaire européen à l’énergie Maroš Šefčovič. Le contrat de transit de gaz russe par l’Ukraine arrive à échéance à la fin de l’année et la Russie ne semble pas prête à le prolonger pour plus d’un an. D’ici là, North Stream 2 et Turkish Stream ( le successeur du défunt South Stream tombé sous le coup des sanctions contre la Russie) devraient être fonctionnels. Pour les Etats-Unis, une mainmise sur le réseau ukrainien offre un accès privilégié à la distribution sur le marché européen. Les Américains se sont assurés des alliés en Ukraine (avec Hunter Biden), tout en faisant pression pour empêcher ou ralentir la réalisation des Turkish Stream et North Stream 2. Rick Perry, le secrétaire à l’énergie qui vient de démissionner, a passé la plupart de son temps entre les pays baltes et l’Adriatique, pour rallier ces Etats à sa cause : l’indépendance énergétique envers la Russie (lire la dépendance énergétique américaine). Dernier élément de leur jeu énergétique, se donner une porte d’entrée en Europe pour leur gaz liquéfié, ce qui a été réalisé en avril 2016 pour la première fois. Actuellement troisième exportateur de gaz vers l’Europe, les Etats-Unis continuent à progresser grâce aux 656 millions d’euros d’investissements européens et à la levée de restrictions pour le commerce de gaz américain.

 

 

Pax Europaea

 

A la différence de son prédécesseur qui martelait la menace russe, Volodymyr Zelensky a fait de la paix dans le Donbass la clef de voûte de sa présidence. Il a pris une position courageuse en proposant récemment de tenir des élections dans le Donbass, un geste désapprouvé au sein de certaines chancelleries et en Ukraine même. Ses détracteurs ont profité de la situation pour questionner sa crédibilité et instrumentaliser ce coup de téléphone qui inaugure en réalité la campagne présidentielle américaine. Néanmoins, le président ukrainien maintient le cap comme il l’a expliqué lors d’une conférence de presse qui a duré 10 heures.

Vu de Bruxelles, Paris ou Berlin, l’affaire Monica Zelinsky est une occasion pour l’Europe de montrer son soutien à ce grand voisin, de relancer la marche vers la paix et de renforcer les relations commerciales tout en maintenant une politique énergétique équilibrée. Ce serait répondre à cet appel que Zelensky lance aussi dans sa conversation avec Trump lorsqu’il dit que l’Europe n’en fait pas assez ! 

 

Bruno Husquinet

 

Tags:
ukraine, etats-unis, europe, politique énergétique