Traduire
Télécharger en PDF

Les pays africains ont raison de quitter la CPI

Whatsapp
email
Linkedin
Facebook
Twitter
Partager sur
24 février, 2017
Dan la presse
Guehi Brence


Cette interview de Leslie Varenne est parue dans le journal ivoirien "Le Temps" le samedi 18 février. 

Après le passage de plusieurs témoins, comment jugez-vous aujourd’hui le procès de Gbagbo ?

Le procès Gbagbo est absurde, à ce titre il reflète bien le monde dans lequel nous vivons actuellement. Il n’a ni queue ni tête et n’est étayé par rien de concret, rien de solide. Aucune enquête sérieuse n’a été réalisée, ni autopsie, ni balistique, rien.  D’un point de vue strictement judiciaire, c’est tout simplement aberrant. 

Que pensez-vous du nombre des témoins qui doivent passer à la barre ?

Là encore, nous sommes dans le burlesque. Comme la CPI n’a pas réalisé d’enquête, elle essaie de produire des preuves en faisant défiler à la barre une kyrielle de témoins, dont souvent la crédibilité et la connaissance des faits posent problèmes. En réalité, par le nombre de témoins qu’elle présente, la CPI tente de faire traîner le procès en longueur de façon à garder des opposants au frais et ainsi de les éloigner de la vie politique de leur pays le plus longtemps possible. C’est vrai pour Laurent Gbagbo, c’est aussi vrai pour le Congolais, Jean-Pierre Mbemba.

D’aucuns accusent Fatou Bensouda d’avoir fait du faux sur toute la ligne…

Il est légitime de penser cela compte tenu des preuves que Fatou Bensouda présente. L’affaire du « canon fantôme », que je révèle dans mon rapport sur cette institution est édifiante. La procureur montre des images de fumée sortant du canon d’un char qui aurait tiré sur la marche des femmes d’Abobo le 3 mars 2011. Or, les chars de l’armée ivoirienne ne sont pas équipés de canon ! Ils sont équipés de mitrailleuses. C’est énorme, et en plus, Fatou Bensouda ose dire que la vidéo n’est pas un montage, qu’un expert viendra nous prouver que ces images sont réelles ! A elle seule cette information aurait dû remettre en cause tout le procès. Mais à ma grande surprise, la farce continue comme si rien n’avait été écrit. Je suis stupéfaite et je ne suis pas la seule, les experts que j’ai rencontrés le sont aussi. Ce que je peux vous dire, c’est que même si, pour l’instant, tout le monde essaie d’enterrer ce rapport, je sais qu’il a été lu autant à la Haye que dans certains milieux diplomatiques. Mais ce n’est pas le seul fait surréaliste, le mystère qui entoure la disparition des corps des femmes d’Abobo l’est aussi. Il est impossible de dénombrer toutes les erreurs factuelles, toutes les incohérences de ce procès, pour cela il faudrait écrire un livre de 600 pages !

Comment expliquez-vous sa lenteur dans la poursuite des pro-Ouattara ?

Cette lenteur est politique, elle ne peut pas s’expliquer autrement. Fatou Bensouda, a toujours assuré qu’elle ne jugerait pas une seule partie, qu’elle enquêtait sur le camp Ouattara et qu’il fallait lui laisser du temps. Mais personne ne voit rien venir. Avant de transférer Laurent Gbagbo à la Haye, la Cour n’a pas pris le temps d’enquêter pendant cinq ans. Ce qui prouve bien, une fois encore, que la décision d’inculper ou non une personne n’est pas basée sur le droit, sur la justice, mais qu’elle est prise uniquement selon des considérations politiques.

Pensez-vous que Ouattara lui-même mérite d’être poursuivi dans cette affaire ?

La guerre en Côte d’Ivoire a donné lieu à des crimes commis par toutes les parties au conflit. Si Laurent Gbagbo est à la Haye, Alassane Ouattara devrait y être aussi. C’est une simple question de bon sens.

Selon vous, pourquoi la Cpi peut-elle dire qu’elle a des problèmes financiers ?

Depuis son ouverture en 2002, la CPI a déjà dépensé plus d’un milliard de dollars. Pour quels résultats ? Aucun. La CPI a largement démontré son incapacité à conduire des procès impartiaux. Il est donc normal qu’elle soit décriée de toutes parts. Pour tenter de remédier à cette situation et de redorer son blason, la CPI essaye de faire du chiffre et de multiplier les procès, or elle n’a pas les moyens financiers de conduire autant d’affaires à la fois. Et, les Etats parties qui l’a financent n’ont pas l’intention d’augmenter leurs contributions. Donc, effectivement, elle n’a pas les moyens de conduire la politique qu’elle mène. Pour autant, les prisonniers ne devraient pas faire les frais de cette situation. A ce titre, l’arrêt du procès de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé pendant deux mois est absolument scandaleux. Mais étrangement, cela ne semble choquer personne et je n’ai entendu personne le dénoncer…

Pensez-vous que c’est un procès qui ira à son terme ?

Je n’ai aucun don divinatoire et le monde vit des temps si bouleversés, qu’à l’heure actuelle il est difficile de faire des prévisions.  Néanmoins, je constate que malgré les faux produits par la CPI, malgré toutes les erreurs, les témoins peu probants etc. cela n’a produit aucune déflagration majeure. Hormis la presse ivoirienne, je n’ai entendu personne crier au scandale. Contre toute attente, le procès continue son bonhomme de chemin, par conséquent, il est possible que ce procès se poursuive ainsi pendant trois ou quatre ans encore. Faute de preuve, Laurent Gbagbo sera innocenté, mais il aura purgé dix ans de prison. Il faut savoir que la CPI, contrairement aux tribunaux européens n’a de comptes à rendre à personne et peut garder les inculpés en détention préventive aussi longtemps qu’elle le souhaite. C’est un autre scandale, mais c’est ainsi…

Comment jugez-vous l’attitude des pays africains vis-à-vis de la CPI ?

Compte tenu de tout ce qui a été dit plus haut, je pense que les pays africains ont raison de se retirer d’une Cour internationale incapable de rendre la justice. Par ailleurs, je suis atterrée par le débat actuel qui consiste à dire qu’en sortant de la CPI les chefs d’Etats africains s’octroient un permis de tuer. Ce débat est spécieux. D’une part, il revient à dire que seuls les Présidents africains commettent des crimes contre l’humanité, or ils n’ont pas l’apanage de la violence. D’autre part, la peur de la CPI n’a jamais empêché un chef d’Etat de se livrer à des exactions sur son peuple. Ce qui est en train de se passer dans la région du Pool au Congo Brazzaville en est l’exemple le plus flagrant. Depuis un an, le Président Sassou Nguesso bombarde la population de cette région et tout le monde, médias, chancelleries et organisations humanitaires se taisent. Je n’ai pas entendu, non plus, Fatou Bensouda dénoncer cette situation. En revanche, la crainte des poursuites par la CPI produit des effets contreproductifs comme nous l’avons vu en Gambie. Si Yayah Jammeh est revenu sur sa décision de laisser le pouvoir c’est parce qu’Adama Barrow l’avait menacé de le transférer à la Haye.

Pensez-vous vraiment que la CPI a une démarche raciale envers les pays africains ?

Depuis l’ouverture de cette institution, nous n’avons vu aucun prisonnier blanc. C’est un constat…

Est-ce que cette Cour a aujourd’hui sa raison d’exister ?

En l’état cette institution n’a pas de raison d’être puisqu’elle est incapable de répondre à son cahier des charges : enquêter à charge et à décharge et instruire des procès équitables et impartiaux.

Pensez-vous qu’elle peut être reformée ?

Non, cette institution est très jeune mais elle traine déjà derrière elle tellement de boulets qu’elle s’est entièrement discréditée. En revanche, la création d’un véritable Tribunal pénal international pourrait être envisagée, en corrigeant tous les défauts intrinsèques à ce genre de juridiction. 

Même si c’est le cas, est-ce qu’elle peut échapper au contrôle des grands du monde ?

Le monde est en train de changer à vitesse grand V. Nous passons d’un monde dirigé par l’Occident à un monde ou les voix de la Russie, de la Chine de l’Inde, du Brésil et de certains pays africains commencent à compter. Donc forcément, nous allons assister à des bouleversements dans le contrôle du monde.

Pour revenir au cas Gbagbo, qu’est-ce qui manque pour sa libération ?

Compte tenu des éléments connus depuis 2012, notamment dans l’affaire des femmes d’Abobo, qui est la charge la plus lourde qui pèse contre lui, Laurent Gbagbo aurait dû être libéré à l’audience de confirmations des charges en 2013. Le fait qu’il reste emprisonné est incompréhensible.

Comment expliquez-vous le fait que son procès déchaîne des passions ?

D’abord, Laurent Gbagbo est une figure de la politique ivoirienne. Ensuite, la manière dont il a été arrêté par les soldats français dans sa résidence a profondément heurté les Africains, il est donc devenu un symbole sur le continent. En ce qui concerne la politique intérieure, le fait que seul le camp Gbagbo soit poursuivi contribue à l’impossibilité d’une vraie réconciliation nationale et attise les passions et les ressentiments. En prime, il faut ajouter à tout cela, le théâtre que donne à voir la CPI, les audiences sont devenues un feuilleton de télé réalité dont Eric MacDonald est devenu, bien malgré lui, la star !   

Comment perçoit-on ce procès dans certains milieux politiques français ?

Les politiques français ont d’autres chats à fouetter en ce moment et le procès de Laurent Gbagbo est très loin de leurs préoccupations.

Est-il juste de dire que certains hommes politiques français tirent les ficelles dans ce procès depuis Paris ?

Je ne le pense pas. La France n’a plus de politique africaine, pas de vision, pas de stratégie, il n’y a plus de maître à bord. A deux mois des élections présidentielles, le pouvoir est vacant.

 Interview réalisée par Guehi Brence

 

Tags:
abidjan, afrique, afrique de l'ouest;, cpi