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Triste Syrte

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27 avril, 2016
Note d'actualité
Bruno Husquinet


La bataille de Syrte a eu lieu début octobre 2011 et c’est dans cette ville que Muammar Khadafi a été assassiné le 20 octobre 2011. L’Otan avait déployé des moyens colossaux et les milliers de frappes aériennes ont eu raison du régime en quelques mois à peine. Au front, il y avait certes toute une génération enthousiaste pour la révolution libyenne, mais à leurs côtés œuvraient des combattants islamistes qui avaient leurs propres objectifs. Leur alliance de fait avec les révolutionnaires et la communauté internationale n’était qu’opportuniste et temporaire, ils ont ensuite profité du vide et du chaos pour s’imposer. En 2012, la Libye incarnait un système à haute entropie. La criminalité florissait et les conflits tribaux se multipliaient. Dès lors, les combattants islamistes saisirent l’occasion pour gagner du terrain politique.

Dès la chute du régime, Abdelhakim Belhaj, vétéran d’Afghanistan et d’Irak, et chef du Groupe Islamiste libyen, a pris la tête du conseil militaire de Tripoli. Un revirement surprenant pour celui qui avait été arrêté par le MI-6 et la CIA en 2004, puis extradé en Libye. Il a été libéré par Saif Al Islam en 2010 dans le cadre de la politique d’ouverture libyenne de l'époque. Aujourd’hui, Abdelhakim Belhaj est en procès contre l’Angleterre pour enlèvement et tortures auxquelles il aurait été soumis lors des interrogatoires. Jusqu’à ce jour, ce personnage obscur reste l’homme fort de Tripoli et un acteur de premier plan dans la politique libyenne. Abdelhakim Belhaj a d’ailleurs participé aux récentes négociations sur la formation du gouvernement d’union nationale.
L’autre acteur d’importance, le groupe Ansar Al Sharia, a été créé au cours des premiers mois de 2012. Ce dernier a probablement orchestré l’attaque contre le consulat américain à Benghazi, ayant coûté la vie notamment à l’Ambassadeur Stevens.
Aujourd’hui plus de 120 pages de documents du département d’Etat ont été déclassifiées et décrivent le glissement de la situation sécuritaire et politique libyenne durant la première moitié de 2012. « Des groupes affiliés à Al-Qaeda, dont Al-Qaeda dans le Maghreb Islamique, et d’autres groupes extrémistes violents, sont susceptibles de tirer avantage du désordre politique actuel en Libye. Le gouvernement américain reste préoccupé de voir ces groupes et individus maintenir leur présence en Libye afin de lever des fonds, recruter, se fournir en armes, et même d’utiliser la Libye comme rampe de lancement d’attaques dans la région. »

Changement à Syrte

La radicalisation s’est opérée également à Syrte où les combattants islamistes ayant participé à la prise de la ville se sont installés. A la mi-mai 2012, l’accès à la ville a été fermé et les organisations internationales ont été priées de quitter Syrte. Bien qu’il soit difficile de savoir ce qui s’est déroulé pendant ces mois durant lesquels la ville portuaire est restée quasi inaccessible, les événements ultérieurs ont témoigné du changement. La connexion malienne et la présence reconnue de Mokhtar Belmokhtar en Libye permettent de penser que Syrte a joué un rôle significatif dans les attaques régionales. Quoiqu’il en soit, la ville s’est teintée de noir dans l’ombre du drapeau d’Al Qaeda dès l’été 2012. La police des mœurs s’est installée et a forcé un changement progressif de comportement social. Le glissement en faveur des groupes radicaux, armés ou non, s’est opéré. En 2014, Hasni Abidi, spécialiste du monde arabe, résumait ainsi la situation : « La limite qui sépare les acteurs politiques fréquentables et non fréquentables est très ténue. Ainsi, certains membres du parlement ont des liens avec des groupes islamistes radicaux. »
Les inquiétudes exprimées dans les documents américains déclassifiés, sont devenues réalité. En mai 2015, l’organisation de l’Etat islamique (EI) a pris le contrôle de l’aéroport international de Syrte et les membres d’Ansar al-charia sont venus gonflés leurs rangs. Depuis, la population quitte la ville où le groupe multiplie les exécutions et dirige impunément cet ancien fief de Muammar Kadhafi, sanctionnant violement toute opposition. L’EI a installé sa capitale libyenne dans une ville située à 350 kilomètres des côtes européennes et y contrôle le port et l’aéroport. Dans son excellent article, Syrte le calme en illusion, Marie Eve Bédart décrit la situation actuelle d’une ville fermée, isolée et entourée de soldats libyens qui attendent une intervention étrangère. Mais malgré les quelques raids aériens américains récents, la situation ne s’améliore guère en Libye...

Stratégie internationale

La communauté internationale n’a pas ménagé ses efforts pour mettre un terme à la co-existence des deux gouvernements en Libye. Les diplomates onusiens et occidentaux ont porté la création d’un gouvernement d’union nationale au cours des derniers mois. Fin mars 2016, le gouvernement de Fayez el-Sarraj quittait la Tunisie pour s’installer à Tripoli après avoir gagné le soutien d’un grand nombre de brigades d’obédiences diverses. En dépit d’un certain nombre de ralliements, l’EI basée à Syrte a juré de continuer à combattre ce nouveau gouvernement. « Si les nouvelles institutions ne réussissaient pas la synthèse politique et tribale des différents protagonistes de la crise libyenne et ne mettaient pas fin à la grogne sociale, c’est Daesh qui pourrait être le grand vainqueur de cette nouvelle donne politique. », prédit Mathieu Galtier. En effet, les dissensions survenues après la révolution n’ont amené que paupérisation et tensions tribales du nord au sud de la Libye et ont permis aux groupes extrémistes de s’engouffrer dans les brèches. Les récentes sanctions américaine et européenne à l’encontre de Khalifa Ghwell, chef du gouvernement d’opposition basé à Tripoli, visent à miner l’influence de ce dernier et de tous ceux qui entravent le récent processus d’unité nationale. Sur la liste figure également Agila Saleh, président du Parlement de Tobrouk. En d’autres termes, les sanctions viennent en soutien à l’autorité fragile du nouveau gouvernement.

Vers une nouvelle intervention militaire internationale ?

Cela fait des mois que les déclarations et les démentis concernant une possible intervention étrangère résonnent dans la presse. En Libye, les conditions semblent à présent réunies. En revanche, sur la scène internationale, les Etats hésitent. L’intervention de 2011 avait provoqué de sérieuses dissensions au conseil de sécurité de l’Onu et au sein de l’Otan. Il y a donc fort à parier qu’au niveau national et international, la question porte sur le cadre légal d’une intervention. Sergei Lavrov a d’ailleurs déjà déclaré qu’il faudrait un accord au sein du conseil de sécurité pour approuver une intervention. L’Europe est quant à elle confrontée à deux enjeux sécuritaires majeurs : la triste Syrte aux mains de l’EI et le problème des migrants. Le lucratif trafic d’êtres humains s’est fortement développé et la concurrence entre les groupes criminels a encore accentué les conditions inhumaines des candidats au départ vers l’Europe. Pour l’instant, l’Otan s’implique seulement dans le volet migration du dossier sécuritaire libyen. Néanmoins, elle ouvre la porte à la Libye en lui offrant de prendre part au Dialogue méditerranéen. L’ancienne Jamahiriya est aujourd’hui le seul pays méditerranéen à ne pas être membre de cet accord cadre de coopération avec l’Otan. Si le nouveau gouvernement libyen d’union nationale demandait officiellement un soutien dans sa lutte contre l’EI, il serait sans aucun doute entendu...

 


 


 

 


 


 

Tags:
etat islamique, libye, otan