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Pourquoi la France achète-t-elle de la dette américaine ?

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05 novembre, 2018
Note d'analyse
Leslie Varenne, géneral Dominique Delawarde, Jean-Luc Baslé


Cette note a été modifiée par ses auteurs le 8/10/2018.

De nombreux analystes financiers alertent sur une probable crise financière en provenance des Etats-Unis, à l’horizon 2020. Elle serait plus catastrophique que celle de 2008 (voire la note de Jean-Luc Baslé). Dans la crainte d’un krach financier, des nations se délestent de leurs obligations du Trésor américain. A l’inverse, la France augmente ses achats. Son stock qui était de 3,8 milliards de dollars en février 2008, s’élève désormais à 118,4 milliards. Entre avril 2017 et août 2018, Paris a acheté plus de 51 milliards de dollars de dettes américaines...

 

Le risque financier

La dette publique US augmente à un rythme exponentiel. Le volume de la dette a quasiment quadruplé depuis 2000, passant de 5.674 milliards de dollars en septembre 2000 à 21.516 milliards en septembre 2018. Il représente désormais 108% du produit intérieur brut. C’est la raison pour laquelle de nombreux économistes tirent la sonnette d’alarme (1). Contre vents et marées, les agences de notation américaines (Fitch, et Moody’s) maintiennent la meilleure note, AAA, aux bons du Trésor américain, à l'exception de S&P qui l'a abaissé à AA+ en août 2011. L'agence de notation financière chinoise, DAGONG, est plus sévère. En janvier 2018, elle a attribué un BBB+, avec perspectives négatives, à la dette souveraine US, ce qui la situe désormais juste un cran au-dessus des emprunts considérés comme spéculatifs. Pour justifier sa décision, DAGONG met en avant le risque croissant d’insolvabilité et les faiblesses du mode de développement économique des Etats-Unis fondés sur la dette (2). Elle met également en garde les investisseurs et les Etats qui pourraient être tentés par l'achat de cette dette susceptible de se transformer, à court ou moyen terme, en obligations à haut risque. Il est permis de penser que l’agence de notation chinoise n’est guère plus objective que ses consœurs américaines. Néanmoins, le risque existe, et pour qui l’oublierait, la baisse des marchés boursiers en octobre est là pour le rappeler.

Attitude des principaux investisseurs

Premier banquier du gouvernement américain, la Chine a quelque peu réduit son portefeuille d’obligations américaines de 1.246 milliards de dollars en 2015 à 1.165 milliards en août 2018 – une faible réduction (-6.5%). Compte tenu de l’opinion de DAGONG pourquoi la Chine ne vend-elle pas ? La réponse a été donnée par John D. Rockefeller, il y a bien longtemps. On lui attribue le commentaire suivant : « si je dois dix mille dollars à ma banque, j’ai un problème. Si je lui dois un million, c’est elle qui a un problème ». C’est la situation dans laquelle se trouve la Chine à l’égard des Etats-Unis. Liquider ses actifs financiers américains conduirait à un effondrement du marché obligataire et du dollar, et donc à une récession, peut-être même une dépression. Elle ne peut défaire sa position que dans le temps : cinq à dix ans, voire davantage.

En revanche, le Japon, second banquier des Etats-Unis, a fortement diminué son portefeuille qui est tombé de 1.231 milliards en 2014 à 1.030 milliards en août dernier. Cependant, plus qu’une inquiétude à l’égard du risque américain, il faut y voir une nécessité due à un accroissement constant de la dette nationale. Pour sa part, la Russie qui détenait 150 milliards d’obligations en 2010, n’apparaît plus dans les statistiques du Trésor américain en 2018. Au rebours de cette tendance, la Grande-Bretagne a accru son portefeuille qui s’élève désormais à 273 milliards contre 55 milliards en juin 2008. En dépit de cette remontée qui se distingue par sa singularité, la part des investisseurs étrangers a baissé ces dernières années. Le risque américain ne fait plus l’unanimité d’autant que l’augmentation des taux d’intérêt accroît la charge de la dette et accentue le déficit budgétaire américain. L’économie américaine pourrait entrer dans un cercle vicieux de décroissance.

L’investissement français dans un contexte géopolitique

Concernant les relations bilatérales entre la France et les Etats-Unis, le soutien de Paris à l'économie américaine se justifie-t-il ? Washington continue de dire non aux incessantes demandes de Paris de placer le G5 Sahel sous le chapitre 7 des Nations Unies, ce qui permettrait aux militaires français de sortir du bourbier sahélien et d’économiser un milliard d’euros par an (3).

Le Président américain a « confié » le dossier libyen au président italien au grand dam d’Emmanuel Macron (4).

Et si la diplomatie française a enfin pu opérer un timide retour au Moyen-Orient, ce n’est pas grâce à son allié américain mais à la Russie qui a invité le président français au dernier sommet d’Istanbul (5).

Sur le plan économique, les sanctions américaines contre l’Iran ont durement pénalisé les entreprises françaises comme Total, Peugeot etc. Par ailleurs, les menaces de l’extraterritorialité du droit américain, pèsent toujours sur les sociétés hexagonales. Après Alstom, la justice américaine pourrait infliger des amendes à plusieurs d’entre-elles, dont une peine record à Areva, 24 milliards de dollars.

Conclusion

Si sur le plan purement financier l’investissement français pourrait se justifier sur le court terme, dans un temps plus long, il est hautement risqué. Une récession aux Etats-Unis est une quasi probabilité. Par ailleurs, le gouvernement qui s’évertue à vanter les nécessités de l’austérité aura des difficultés à expliquer aux Français qui grondent, ces placements, 51,5 milliards d’euros en une année, c’est une somme, qui pourraient être investit dans l’économie française, la relance de l’industrie, etc. Chaque citoyen aura, bien sûr, son idée sur une meilleure affectation de l’argent public.

 

 

Leslie Varenne
Général Dominique Delawarde

Jean-Luc Baslé ancien directeur de Citigroup New-York

 



(1) https://www.businessbourse.com/2018/07/16/lamerique-se-dirige-droit-vers-la-plus-grande-crise-dendettement-de-lhistoire/
(2) http://en.dagongcredit.com/index.php?m=content&c=index&a=show&catid=88&id=4937
(3) https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/371-le_sahel_estil_une_zone_de_nondroit__
(4) https://www.iveris.eu/list/entretiens/362-la_libye_victime_des_ingerences_exterieures_
(5
http://www.lefigaro.fr/international/2018/10/27/01003-20181027ARTFIG00136-syrie-le-sommet-d-istanbul-appelle-a-un-cessez-le-feu-stable-et-durable-a-idlib.php 

Voir également les documents très intéressants du Trésor américain : http://ticdata.treasury.gov/Publish/mfh.txt 
http://ticdata.treasury.gov/Publish/mfhhis01.txt 

Tags:
etats-unis, france