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Dénouement inattendu sur la scène moldave

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18 juin, 2019
Note
Bruno Husquinet


Après une semaine d’incertitudes durant laquelle un gouvernement mis en place par la cour constitutionnelle et un autre issu des urnes se sont fait face, la Moldavie est sortie sans heurt de cette tragi-comédie ubuesque. Ce qui vient de se produire à Chisinau augure vraisemblablement de changements plus profonds en Europe. 

 

Retour sur la genèse de la crise

 

Acte 1 :

Novembre 2016 : Igor Dodon devient président de la République Moldave.

Sur fond de scandales financiers et de désenchantement populaire envers les partis « pro-européens », le président issu du parti socialiste, Igor Dodon, a emporté les élections présidentielles avec une légère avance sur la candidate rivale, Maia Sandu. Depuis lors, cette dernière et son parti, Action et Solidarité, sont devenus le principal parti d’opposition avec comme mot d’ordre la lutte contre l’impunité des oligarques, qui selon elle, ont capturé les institutions d’Etat.

Le parlement de Chisinau. Crédit photo : IVERIS

 

Acte 2 :

Confrontation entre le Président et le parlement

Depuis son élection, Igor Dodon n’a cessé de croisé le fer avec le parlement et le premier ministre Pavel Philip, démocrate. Les pouvoirs du Président ont été limités et même suspendus à plusieurs reprises afin d’entériner par exemple, la nomination de ministres contre lesquels Igor Dodon s’opposait. Nonobstant ces différends, le Président et son parti sont restés en place, bénéficiant d’un large soutien populaire. Dans un climat de tensions croissantes entre l’Est et l’Ouest, il a poursuivi une politique d’équilibre entre Moscou et Bruxelles. Et à ce jour, la Moldavie est le seul pays à avoir un accord d’association avec l’Union européenne et un siège d’observateur à l’Union économique eurasienne.

Acte 3 :

Montée politique de Plahotniuc

Homme d’affaires dans les secteurs énergétique et bancaire, Vlad Plahotniuc est entré sur la scène politique en 2010. Depuis 2016, il préside le Parti Démocrate et a mis son énergie, ses médias et son argent pour en faire une force politique qui allait remporter 30 sièges sur 101 aux élections de février 2019. Le Parti Démocrate doit ce score élevé à la réforme du système électoral passée d’un commun accord entre les socialistes et les démocrates en 2017. Selon cette réforme fortement critiquée, les 101 parlementaires sont élus sur une base régionale (51 sièges) et sur une base de listes (50 sièges). Les détracteurs de la réforme y ont vu un jeu visant essentiellement à donner au Parti Démocrate la chance de prendre les devants sur la scène politique. Par conséquent, beaucoup d’observateurs se sont questionnés sur la nature de la relation entre Igor Dodon et Vlad Plahotniuc. La réalité étant que la politique est l’art du compromis.

Acte 4 :

Élections de février

Maia Sandu s’est positionnée contre la réforme électorale de 2017, qui selon elle, favorisait le Parti Démocrate. Néanmoins, son parti, Action et Solidarité, en front commun avec le Parti d’Andrei Nastase, est devenu la troisième force politique avec 26 sièges. Bien que la communauté internationale ait relevé certaines irrégularités, les élections ont satisfait aux standards internationaux. Selon Notre Parti de Renato Usatii, qui n’a emporté aucun siège, ces élections étaient une supercherie loin de tout standard démocratique.

Au-delà des critiques, la Cour a validé les résultats et les consultations ont débuté. Durant trois mois, aucun accord n’a vu le jour, jusqu’au 8 juin dernier.

Acte 5 :

Improbable alliance de juin

Maia Sandu et Igor Dodon, les rivaux aux élections présidentielles de 2016, se sont mis d’accord pour former une majorité parlementaire. En somme, les socialistes et la plateforme ACUM se sont unis contre le Parti Démocrate. Leur objectif affiché est de juguler les forces entravant la marche vers la transparence et la mise en place d’institutions démocratiques véritablement au service de la population. Le nouveau gouvernement avec Maia Sandu comme Premier ministre a d’emblée déclaré que le pays était « capturé » sous-entendu par l’oligarque Vlad Plahotniuc, président du Parti Démocrate. Mais la réaction ne s’est pas fait attendre.

 

Acte 6 :

L’ire démocrate

Dès le lendemain, le 9 juin, la Cour Constitutionnelle a démis le président Dodon de ses fonctions prétextant que le parlement n’avait pas établi un gouvernement dans le délai prévu par la loi qui arrivait à expiration le 7 juin ! Le premier ministre Philip appartenant au Parti Démocrate est donc devenu le président par intérim. Sans surprise, il a directement dissous le parlement élu en février et a appelé à de nouvelles élections en septembre.

L’existence de deux gouvernements a divisé les institutions d’Etat. Par exemple, les policiers ayant déclaré allégeance au gouvernement Sandu ont été instantanément démis de leur fonctions.

Dans un effort désespéré de forger des alliances internationales, le gouvernement Philip a également décidé de déplacer l’ambassade moldave à Jérusalem...

Pour Igor Dodon et Maia Sandu, la Cour Constitutionnelle étant sous l’emprise de Vlad Plahotniuc, ils ont refusé de reconnaître la dissolution du parlement et la mise en place d’un gouvernement provisoire.

Dernier acte :

Le repli démocrate

Durant une semaine, deux gouvernements se sont fait face jusqu’à ce vendredi 14 juin, lorsque le Premier ministre et président par intérim Philip a démissionné.

Pour Vincent Henry, chercheur associé à l’université de Paris Est, le parti démocrate au pouvoir est fini. Tout au moins, il perd le pouvoir et entre dans l’opposition.

Aujourd’hui, les yeux se tournent avec grand intérêt vers Chisinau. L’histoire mondiale récente a connu beaucoup de révolutions sans véritable changement, car la vraie révolution est politique, sociale et économique. Aujourd'hui en Moldavie, des forces politiques ont décidé de révolutionner la situation par le haut, sans que la rue ne s’enflamme.

 

Symbole de neutralité, la Moldavie est l'un des rares pays où l'on peut changer des dollars, des euros, des roubles et des hryvnias ukrainiens.
Crédit photo : IVERIS

 

Didascalies en guise de conclusion

Vlad Plahotniuc n’est jamais parvenu à convaincre l’Ouest de sa sincère opposition à Moscou avec qui il négocie l’approvisionnement en énergie. En outre, il a perdu l’un de ses plus grands défenseurs, l’ancien président Poroshenko, lors des récentes élections en Ukraine voisine. Sa crédibilité était donc faible à l’international. Or, selon M. Ciocoi, conseiller du président moldave pour les relations internationales, la Moldavie est un objet de droit international et non un sujet de droit international, au vu de l’influence que les grandes puissances ont sur le pays. Le poids des grandes puissances joue donc énormément sur la politique intérieure du pays.

Evènement rare de ces dernières années, la politique étrangère russe, européenne et américaine a appuyé à l’unisson la coalition Dodon-Sandu.

Ce qui vient de se produire en Moldavie augure peut-être des changements plus profonds en Europe. Le futur nous dira si ce changement de pouvoir sans violence que la Moldavie vient de connaitre contribue à un changement de paradigme géopolitique en Europe centrale dans lequel Chisinau devient le pont entre Moscou et Bruxelles et non la ligne de fracture.

Bruno Husquinet

 

Tags:
moldavie;, russie;, europe, etats-unis