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La chaolition saoudienne

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21 décembre, 2015
Note d'actualité
Leslie Varenne


Le 15 décembre dernier, l’Arabie Saoudite formait une « alliance militaire islamique », comprenant 34 pays, pour lutter contre… l’Etat Islamique ! Dès l’annonce de cette coalition, avec sa verve et son humour habituels, Philippe Grasset, fondateur du site Dedefensa, a relevé le côté ubuesque de cette alliance : « Il serait temps qu’ils songent à demander à Hitler-Berlin, homme politique local qui n’est jamais mort comme chacun sait puisqu'il ressuscite régulièrement, d’organiser une coalition mondiale de lutte contre l’antisémitisme.» Au fil des jours, cette nouvelle ligue devient de plus en plus grotesque puisque plusieurs Etats, et non des moindres, comme le Pakistan qui avait déjà refusé de faire partie de l’autre coalition saoudienne en guerre contre les Chiites du Yémen, s’étonnent de figurer dans ce catalogue. Avec l’arrivée surprenante de pays africains francophones prêts à combattre le terrorisme aux côtés du royaume wahhabite, la bouffonnerie de cette entreprise atteint des sommets. 

Après le Pakistan, c’est au tour du Liban d’exprimer sa surprise d’avoir été enrôlé malgré lui par les Saoudiens. La Malaisie également nommée dans la liste a fait connaître sa position : « elle écarte toute participation à une intervention militaire. » Les pays d’Afrique francophone dont les noms figurent parmi les 34 Etats n’ont pas dénoncé leur appartenance à cette grande coalition islamique dont le siège opérationnel, sis à Ryad, sera chargé de coordonner et soutenir les opérations militaires pour combattre le terrorisme islamique. Qui ne dit mot, consent. Dès lors, pour bouter les terroristes hors du monde, il faudra donc compter avec le Sénégal, le Bénin, le Togo, le Tchad, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger et… le Gabon !

Aucun de ces Etats n’est islamique dans sa constitution. Mieux, dans certains de ces pays comme le Togo, le Bénin, la Côte d’Ivoire, les musulmans sont minoritaires au sein de la population, voire ultra-minoritaires comme au Gabon. En revanche, tous ces pays ont adhéré à l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Certains pays d’Afrique francophone ont rejoint cette institution dès sa création en 1969 non pas pour participer à une congrégation sunnite mais pour défendre les lieux saints et surtout la lutte palestinienne qui était l’un des objectifs premiers de l’OCI à l’époque. Depuis, sous l’égide de Ryad, cette organisation a passé à la trappe la défense des Palestiniens. Au passage, le dernier envoyé spécial de l’OCI pour la région Sahélo-saharienne, Djibrill Bassolé, était un proche de tous les chefs d’Etats d’Afrique francophone appartenant à cette nouvelle coalition. Egalement très ami avec le  Qatar, l’ancien missi dominici de l’OCI est actuellement emprisonné à Ouagadougou. Les autorités burkinabé l’accusent de complicité dans la tentative du coup d’Etat du 16 septembre au Burkina-Faso.

Au sein de cette coalition, le cas du Sénégal est un peu à part, puisque cet Etat a envoyé, en mai 2015, 2100 soldats en Arabie Saoudite pour participer à la guerre contre les Chiites du Yémen. Cet engagement, du seul pays non membre de la Ligue arabe aux côtés des Saoudiens, a donné lieu à de vives polémiques au Sénégal. Le Président Macky Sall a répondu qu’il venait au secours d’un pays ami et que ses soldats ne participeraient pas à la guerre au Yémen, mais resteraient en Arabie Saoudite pour protéger les lieux saints ! Ces explications n’ont convaincu personne et la presse s’interrogeait sur de possibles contreparties en pétrodollars.

Selon Ryad, les pays membres échangeront de la formation, de l’information, fourniront du matériel et mettront des forces à disposition si nécessaire. Si les Présidents du Tchad, du Niger et du Mali ont les moyens de fournir du matériel et de mettre des forces à disposition de l’Arabie Saoudite, qu’ils le disent. Cela permettra à la force Barkhane engagée dans ces trois pays de prendre des vacances et, en ces temps de disette budgétaire au sein du ministère de la Défense, de faire quelques économies. Quant au Mali, est-il utile de rappeler qu’il est toujours sous le mandat de l’ONU et que la Minusma déploie 11 000 hommes pour assurer la sécurité et la stabilisation de ce pays ? Au Mali, la nouvelle amuse : « On va demander à Barkhane et à la Minusma de partir et on attend les colonels saoudiens pour les remplacer ».

La situation de la Côte d’Ivoire est identique à celle du Mali en un peu plus cocasse encore puisque ce pays est toujours sous un embargo de l’ONU sur les armes. Il lui sera donc difficile de mettre du matériel à disposition ! En outre, le Président Alassane Ouattara n’a toujours pas de véritable armée digne de ce nom. Pour sa sécurité, il ne peut compter que sur la force onusienne (ONUCI) toujours en place et sur les soldats français. En effet, dans le cadre de l’accord de défense passé en 2012 entre Alassane Ouattara et Nicolas Sarkozy, 700 soldats français (FFCI) apportent leur aide à l’armée ivoirienne. En revanche, quelle sera l’aide que ce Président pourra apporter à la coopération militaire islamique contre les islamistes ? Cela est sans importance, puisqu’il s’agit d’une coalition de papier. Néanmoins, il n’est pas certain que cette campagne de communication amuse beaucoup les Libanais de Côte d’Ivoire. Cette communauté est la plus importante d'Afrique et elle est composée de 80% de chiites. Le Hezbollah est donc présent à Abidjan et assure la sécurité des ressortissants libanais, mais pas seulement. Il garde un œil vigilant sur la situation sécuritaire et peut être d’une efficacité redoutable contre les entreprises djihadistes. En signant l’adhésion à la coalition saoudienne, Alassane Ouattara prend le risque de se priver d’une aide précieuse.

Quant aux armées béninoises, guinéennes et gabonaises, elles sont à l’image des armées africaines, mises à part celles du Tchad et du Niger. Elles sont inexistantes ou presque et sont souvent incapables d’aligner quelques soldats lorsque l’Union africaine le leur demande lors de graves crises, à l’image de ce qu’il se passe actuellement au Burundi. Tous ces pays ont également des accords de défense avec la France, il paraîtrait donc assez surprenant qu’ils n’aient pas eu la bénédiction de l’Elysée ou du Quai d’Orsay pour s’engager…

Si cette coalition n’a aucune chance de prospérer, entre les pays signataires qui n’ont jamais signés et ceux qui ont dit oui à l’alliance sans rien apporter dans l’escarcelle du mariage, le mal est déjà fait. Outre le ridicule de la situation, ils se sont mis dans l’œil du cyclone. Tous les Africains interrogés, qu’ils soient Ivoiriens, Sénégalais ou Maliens sont à juste titre inquiets. Ils craignent que l’annonce de cette participation les désigne comme cibles de l’Etat islamique.

Pire encore, les chefs d’Etats africains ont choisi de s’allier avec un Etat en péril. Outre qu’avec un prix du baril à 35 dollars, la manne des pétrodollars se tarit ; L’Arabie Saoudite est de plus en plus stigmatisée pour son aide financière et théologique aux djihadistes, son opération Tempête décisive subit de sévères revers au Yémen. A tel point, que malgré les dix pays de la Ligue Arabe participant à cette guerre, elle a été obligée de faire appel à des mercenaires colombiens. Pour remplacer les soldats sénégalais restés à Ryad ?

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afrique, arabie saoudite