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Arctique : l'autre route de la soie

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20 septembre, 2018
Note d'analyse
Boris Laurent


Pékin, Karakorum, Samarkand, Boukhara, Astrakhan… ces noms évoquent encore aujourd’hui les cités-relais de la route de la soie par où transitaient d’innombrables richesses. Depuis plusieurs années, la Chine reconstitue cette célèbre route et bâtit plusieurs grands axes qui débouchent notamment sur le marché européen. Dernier projet en date : une route de la soie polaire, passant par l’Arctique.

 

Carte route de l'Arctique
Trajet en vert : Passage du Nord-Ouest ;
trajet en bleu : passage du Nord-Est ou Route du Nord avec points de chute en Russie, Scandinavie, Europe du Nord, îles britanniques et Islande ;
trajet en bleu ciel : Route Transpolaire. 
En mauve : réserves en pétrole et en gaz estimées par l’US Geological Survey.
En vert : membres du Conseil de l'Arctique.
En bleu : Etats observateurs.

 

 

Le 28 janvier 2018, le Bureau d’État à l’information de la République Populaire de Chine publie un « document blanc » qui fera date : La politique arctique de la Chine (1). Ce document fait le point sur les objectifs de Pékin dans cette région du monde : missions scientifiques, commerce et navigation, protection de l’environnement, extraction des ressources et intégration de cet axe polaire dans le vaste plan de nouvelles routes de la soie. La Chine se sent prête au grand bon vers le Nord. Rappelons qu’en 2017, le brise-glace et navire de recherche Xue Long a été le premier bâtiment chinois à avoir traversé l’Arctique en empruntant les trois routes majeures de navigation : le Passage du Nord-Ouest (le long des Etats-Unis et du Canada) le Passage du Nord-Est (le long de la Russie) et la route transpolaire, débouchant sur l’Islande et l’Europe du Nord, en longeant la Norvège.

 

L’ Arctique : nouvel Eldorado ?

 

Il faut dire que l’Arctique est une zone particulièrement convoitée. Si les bouleversements climatiques y ont un impact négatif très important, ils offrent, en revanche, des opportunités économiques incroyables tout autant que de véritables défis environnementaux. Tous les pays arctiques sont donc concernés et certains d’entre eux ont déjà commencé à bouger leurs pions (2). C’est le cas de la Russie, très active dans les domaines économique et militaire.

La Chine semble motivée par des facteurs énergétiques, commerciaux et géopolitiques. Cette région regorge de ressources naturelles dont près de 13% des réserves mondiales de pétrole brut et 32% des réserves de gaz naturel restant à découvrir. Selon une étude publiée en 2008 par l’US Geological Survey (Institut d’études géologiques des Etats-Unis), cela représente un total de 90 milliards de barils de brut, 44 milliards de barils de condensats de gaz liquide et plus de 47261 milliards de mètres cubes de gaz naturel.

Bien que ces ressources soient profondément enfouies dans l’océan, lui-même recouvert d’une épaisse couche de glace, la fonte accélérée de cette dernière pourrait offrir de sérieuses opportunités d’extraction. Pour l’heure, la Chine est étroitement associée aux travaux du site onshore Yamal LNG (Liquified Natural Gaz) du groupe russe Novatek (et Total, actionnaire à hauteur de 20%), dont une partie du projet principal est financée par plusieurs compagnies chinoises. En réalité, la Chine vient à la rescousse d’un projet qui connaît de graves difficultés financières. En aidant le propriétaire de Novatek, Gennady Timchenko, très proche du Kremlin, Pékin gagne des bénéfices autant politiques qu’économiques, avec la garantie d’une livraison annuelle s’élevant à quatre millions de tonnes de gaz liquide.

L’aide chinoise est toutefois à relativiser pour l’ensemble de la péninsule de Yamal. Gazprom exploite des gisements de gaz naturel dans le secteur de Bovanenkovo, au centre de la péninsule. Potentiel : près de cinq mille milliards de mètres cubes de gaz que seuls les Russes exploitent et dont l’Europe est le principal bénéficiaire.

Mais c’est le trafic maritime qui intéresse surtout les entreprises chinoises. Les deux passages principaux, Nord-Ouest (NWP) et Nord-Est (NEP), sont plus rapides et débouchent directement sur les marchés européen et nord-américain. Une troisième route, la route Transpolaire, passe entre le NWP et le NEP, via les eaux internationales mais ne peut être empruntée qu’avec de puissants brise-glaces. Malgré la fonde des glaces qui favorise le trafic maritime, le manque d’infrastructures et de bases pour des missions de secours rend ces passages dangereux et, pour l’instant, saisonniers.

Il n’empêche. Cette voie polaire offre un avantage de taille : le NEP offre un passage à travers la ZEE russe qui permet aux navires chinois d’éviter plusieurs zones de piraterie, comme le détroit de Malacca, situé entre la Malaisie et l’Indonésie, la mer Rouge et l’océan Indien.

 

Gagner un statut de puissance

 


Plateforme offshore Arctique. Crédit photo Gazprom

 

Pour autant, l’extraction des ressources naturelles arctiques est encore très difficile et très onéreuse (pression de la banquise sur les plateformes offshore, fonte du pergélisol et raccourcissement des routes, climat, milieu, techniques de forage, matériels). En outre, la Chine est totalement dépendante de ses partenaires, dont le premier, la Russie, qui détient le plateau continental le plus vaste. Les relations ne peuvent donc qu’être bilatérales.

Si la Chine se greffe à divers projets arctiques, c’est d’abord pour renforcer son statut de puissance géopolitique. Le NEP permet à Pékin d’éviter l’axe traditionnel de son trafic maritime débouchant sur l’Europe – canal de Suez, Cap de Bonne Espérance – où l’US Navy est très présente. Les tensions entre la Chine et les Etats-Unis sont bien réelles. Elles se matérialisent en mer de Chine méridionale où Pékin revendique plusieurs îles à potentiels économiques, énergétiques et stratégiques – Spratleys, Pratas, Paracels… - qui intéressent aussi le Vietnam, les Philippines, Brunei, la Malaisie et où l’US Navy garantit un trafic maritime libre et surveille de près les marines impliquées dans cette crise. Sans abandonner ses activités militaires et commerciales dans ce secteur, la Chine semble anticiper les opportunités offertes par la route polaire. L’ Arctique offre d’abondantes ressources autant que des avantages commerciaux et géopolitiques. Mais, dans le fond, il n’est qu’une pièce d’un vaste puzzle qui permettra à la Chine d’être reconnue comme une puissance majeure au moment où les Etats-Unis, de leurs côtés, se retirent de plusieurs engagements internationaux. Être présent dans cette région du monde est aussi un moyen d’apprendre de ses partenaires. Techniques de forage, plateformes offshore, navigation, recherches scientifiques, tous ces domaines d’expertise, notamment la prospection pétrolière, intéressent Pékin. L’empire du Milieu est patient et apprend vite.

 

Le partenaire russe en Arctique : l’axe Moscou-Pékin est-il solide ?

 

Pour autant, le partenariat engagé avec la Russie pourrait achopper sur plusieurs points et fragiliser la position chinoise en Arctique.

Le géant russe, s’il profite d’un partenariat bilatéral fructueux, ne compte pas se laisser guider par d’autres choses que ses propres ambitions et les intérêts qui lui sont liés.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, l’Arctique joue un rôle clef dans la rhétorique patriotique russe. Le président Poutine s’investit personnellement dans la défense des intérêts russes dans le Grand Nord.

Phénomène intéressant, la plupart des infrastructures le long des 5600 kilomètres du NEP sont construites par le ministère de la Défense russe, créant des difficultés pour les navires commerciaux et les missions scientifiques étrangers.

Cette militarisation du Nord peut légitimement inquiéter les partenaires de la Russie. C’est le cas de la Chine qui ne souhaite pas travailler trop étroitement avec la marine russe ni investir massivement dans des programmes de défense commun pour cette zone.

À l’inverse, Moscou regarde avec beaucoup d’intérêts son Extrême-Orient où la Chine est très présente et active. Comme dans la mer de Chine méridionale, l’activité militaire chinoise suscite beaucoup d’inquiétude à Moscou. L’île de Sakhaline notamment, où « dorment » des quantités incroyables de pétrole, pourrait être un jour revendiquée par la Chine, au nom du lien historique qui a autrefois unit les deux territoires (3).

 

La Russie a décidé d’axer sa politique chinoise sur plusieurs points

 

D’une part, elle « muscle » sa Flotte du Pacifique basée à Vladivostok et à Vilioutchinsk, dans la péninsule du Kamtchatka (pour les SNLE). Les nouveaux sous-marins nucléaires de la classe Yassen Projet 885-M (amélioré), désigné SSGN ou sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière, seront expédiés en priorité dans la zone pacifique. Ces bâtiments sont multimissions (cibles navales en surface, sous-marines, et cibles terrestres) mais ont été conçus pour lutter contre les groupes aéronavals (4).

La bulle de protection A2/AD ou Anti-Access / Area Denial est également renforcée. Centres urbains, industriels, stratégiques comme Vladivostok, disposent de bases dont le rôle est d’interdire l’accès aux avions, bâtiments de surface et sous-marins ennemis. Le territoire russe mais aussi « l’étranger proche » dont l’Asie centrale, sont ainsi quadrillés par des systèmes de missiles et un vaste réseau de radars très efficaces.

Outre ses propres forces navales et sous-marines, la Russie vend des armes aux États concurrents de la Chine. C’est notamment le cas du Vietnam qui a reçu plusieurs sous-marins Varchavianka-Projet 636 (code OTAN Improved Kilo), furtifs, bien armés, redoutables. Ce contrat est doublé d’un accord permettant à la Russie d’établir des bases navales au Vietnam.

Phénomène incroyable, les Philippines, historiquement liées aux Etats-Unis, viennent de passer un contrat avec Moscou pour la livraison de sous-marins classe Kilo. Conséquences : les Philippines disposeront d’outils face à la puissante Marine chinoise, Washington risque de perdre de son influence dans cette région alors que Moscou renforce son lien stratégique avec Manille.

Enfin, la Russie a décidé, dans le même temps, de resserrer ses relations avec Pékin, notamment dans le domaine militaire, et d’intégrer l’armée populaire de libération dans des exercices de grande ampleur en vue de probables et futurs déploiements conjoints. C’est le cas des exercices « Vostok 2018 » qui ont eu lieu dans l’Extrême-Orient russe. Il s’agit du plus grand déploiement militaire de l’histoire russe, ère soviétique comprise ! Au-delà de leur aspect spectaculaire, ces exercices montrent le potentiel militaire russe, les ambitions stratégiques de Moscou, et la capacité de coopération avec l’armée chinoise. L’axe Moscou-Pékin, formé dès l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, en 2000, se renforce donc aujourd’hui. Pour la Chine, ce déploiement permet de renforcer sur le terrain la coopération avec l’armée russe, de bénéficier du « retour sur expérience » russe en Syrie, notamment dans les opérations combinées aéroterrestres. Pour les deux partenaires, il s’agit de montrer, notamment aux Etats-Unis, que les deux pays sont des alliés solides et que la Russie, en dépit des sanctions occidentales, n’est pas isolée.

 

Arctique : futur arc de tensions

 

Au regard de tous ces éléments, on voit bien la complexité des rapports qu’entretient la Chine avec la Russie, et le problème qui se posera à un moment ou à un autre en Arctique (mais aussi dans les sphères d’influence russes où lorgne la Chine). Si les deux États sont partenaires et alliés, ils sont aussi rivaux sur un certain nombre de points (visions géopolitiques parfois divergentes, influence grandissante de Pékin en Asie centrale via les routes de la soie).

Pour autant, si la Chine a montré son intérêt pour le Grand Nord et ses nombreuses ressources (pétrolière, gazière, halieutique...), les investisseurs, au premier chef desquels le pouvoir central à Pékin, bougent relativement lentement. À pas mesurés, le gouvernement évalue les opportunités et prépare au mieux les futurs termes des négociations. La Chine pose ainsi les bases de ses actions qui garantiront ses intérêts géostratégiques en Arctique, pour les décennies à venir.

Aujourd’hui, le dossier économique pour l’Arctique n’est pas prioritaire. Pékin insiste sur l’outil politique pour parachever ses objectifs : affirmer ses droits en Arctique ; influencer les organismes internationaux afin de modifier les règles qui prévalent dans le Grand Nord ; commencer lentement mais sûrement à exploiter les ressources. Les intérêts économiques chinois seront de plus en plus importants et auront un impact sur les prises de décisions au niveau international, alors que parallèlement, les opportunités seront plus nombreuses.

La Chine poursuit la route qui la mènera au statut de « superpuissance » mondiale. Elle jouera donc un rôle majeur, incontournable, en Arctique, au risque de créer des tensions avec l’ensemble des partenaires arctiques. La Russie, partenaire qui semble solide aujourd’hui, pourrait ainsi devenir un sérieux rival demain.


Boris Laurent


Boris Laurent est historien, journaliste spécialisé en histoire des relations internationales et en histoire militaire, officier de réserve dans la Marine nationale. Il est notamment l’auteur de "Le IIIe Reich pouvait-il gagner la bataille de l’Atlantique ?" Publié aux éditions Economica.

(1) Document disponible en anglais sur le site officiel : http://www.scio.gov.cn/zfbps/32832/Document/1618243/1618243.htm

(2) Le Conseil de l’Arctique est composé du Canada, du Danemark, des Etats-Unis, de la Finlande, de l’Islande, de la Norvège, de la Suède et de la Russie. La Chine est un État observateur « proche de l’Arctique ».

(3) La Chine et la Russie ont toutefois signé le 2 juin 2005, à Vladivostok, un accord définitif sur le tracé de leur frontière commune orientale… après 40 ans de négociations !

(4) Est à l’étude pour les Yassen et les croiseurs classe Kirov, un nouveau système de missiles hypersoniques Zircon 3M22. Vitesse maximale : 6500 kilomètres/heure !

Tags:
chine, russie; route de la soie; arctique