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Afrique centrale : la poudrière

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04 mai, 2016
Note d'actualité
Leslie Varenne


Partie II

Tchad : une élection au bout du canon...

L’incendie n’est pas éteint au Congo Brazzaville, la République Démocratique du Congo connait ses premiers soubresauts pré-électoraux et le Tchad s’enfonce dans une crise postélectorale… La Présidentielle qui a eu lieu le 10 avril dernier était jouée d’avance, Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis 1990, a été réélu sans surprise dès le premier tour. Si le scrutin s’était déroulé de manière transparente et démocratique conformément à la charte de l’Union Africaine dont il est le Président en exercice depuis janvier 2016, le Président sortant n’aurait pas réussi le fameux « coup K.O », tant le mécontentement social est fort. Il doit sa victoire à la position géographique du Tchad - ce pays est un état tampon entre l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Nord - et à son armée qui combat AQMI et Boko Haram. Principale partenaire de la France et des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme, l’armée tchadienne est la seule au Sud du Sahara à être organisée et efficace, même si elle méconnaît dramatiquement le droit international humanitaire et les règles sur la conduite des hostilités. Persuadé d’être un allié incontournable des Français comme des Américains, donc de bénéficier d’une totale impunité, Idriss Déby Itno tente de juguler toutes révoltes postélectorales par une sévère répression.

 

60, un chiffre magique…

L’élection présidentielle au Tchad s’est déroulée selon le même modus operandi que celle du Congo Brazzaville. Idriss Déby Itno et son parti, le Mouvement patriotique du salut (MPS), n’avaient arithmétiquement aucune chance de l’emporter au premier tour face à douze opposants venant de différentes régions du pays. Si, à ce jour, la Cour constitutionnelle n’a toujours pas validé les résultats, la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) a proclamé le Président sortant vainqueur le 21 avril dernier. Il a obtenu 61,56% des voix et un cinquième mandat[i]. Pour ces chefs d’Etat qui souhaitent se maintenir au pouvoir coûte que coûte, 60 est un chiffre sacré ; en dessous, les opposants pourraient contester les résultats et demander un recomptage des voix ; au dessus, ce sont des scores à la « Brejnev » qui pourraient apparaître comme « démocratiquement » peu convenables. Pour rappel : au Congo Brazzaville, Denis Sassou Nguesso a obtenu également un score « très démocratique » de 60,07…

Disparitions

Dans un premier temps, l’opposition avec son chef de file Saleh Kebzabo, président de l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR), a voulu croire que l’arrivée des cartes d’électeurs avec des données biométriques permettrait de limiter les fraudes. Mais si cette technologie acquise auprès de l’entreprise française Morpho a certes amélioré la liste électorale, elle n’a pas pour autant modifié les règles du jeu politique et garanti une élection juste et transparente. Le 29 avril dernier, six candidats à l’élection présidentielle ont réfuté les résultats officiels et demandé au Conseil constitutionnel l'invalidation du scrutin en raison d'irrégularités. Il y a fort à parier qu’au Tchad, comme ailleurs, ce Conseil avalisera le scrutin. Que pourra faire l’opposition ?  Face à la répression qui s’abat sur le pays, ses moyens sont limités. La capitale N’Djaména est entièrement quadrillée par des militaires lourdement armés, le reste du pays est également placé sous haute sécurité. Le lendemain de l’annonce des résultats, et sous prétexte de lutter contre Boko Haram dans la région du lac Tchad, l’état d’urgence a été prolongé sur l’ensemble du territoire national pour une période de six mois. Une quarantaine de militaires qui n’auraient pas voté pour Idriss Déby sont portés disparus depuis le 9 avril, jour du vote dans les casernes. Le gouvernement tchadien affirme que ces militaires sont en mission dans le Nord du pays et qu’ils vont réapparaître. Le chef d’un mouvement d’opposition, Mahamat Ahmat Lazina, qui lui n’a pas été missionné, fait également partie de la liste des disparus.

Le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian a rencontré Idriss Déby le 29 avril dernier à N’djamena ; rien n’a filtré de leur entretien et la France n’a pris aucune position officielle ni émis aucune protestation concernant le scrutin, les disparitions ou encore la répression en cours. L’Union Européenne n’est pas plus diserte sur le sujet alors même qu’une délégation des services extérieurs de l’UE réside dans ce pays et qu’elle peut quotidiennement apprécier l’ambiance dans la capitale. Quant à l’Union Africaine, il est normal qu’elle se taise, puisque son Président pour l’année 2016 est Idriss Déby, lui-même…  En revanche, le département d’Etat s’est dit préoccupé par les allégations sur l’incarcération des militaires. L’ambassadrice américaine aux Nations-Unies, Samantha Power, en visite dans la capitale tchadienne le 21 avril dernier, a promis que Washington accentuera les pressions pour que la lumière soit faite sur le dossier des disparus. Mais si Samantha Power et Jean-Yves le Drian était présents très récemment au Tchad, ce n’était pas pour parler démocratie et/ou droits de l’homme mais bien lutte contre Boko Haram.  

Déby, sergent chef de la région

Depuis son indépendance en 1960, le Tchad a presque toujours été en guerre[II], autant dire que les soldats tchadiens sont culturellement bien préparés. Proche de Nicolas Sarkozy, Idriss Déby s’est inquiété de l’arrivée des socialistes au pouvoir, mais très vite, il a trouvé une oreille attentive auprès du chef d’Etat major de François Hollande, le général Puga. Dès 2013, pour sécuriser son pouvoir, le Président tchadien, qui est souvent dépeint comme un vrai chef de guerre[III], cherche à peser de tout son poids militaire dans la géopolitique de la région. Il engage des contingents tchadiens aux côté de l’opération Serval au Mali et apporte un soutien inconditionnel à la France. La majorité des combats au sol dans ce pays ont été menés par ses soldats. Toujours en 2013, il joue un jeu très trouble en Centrafrique après le coup d’Etat de mars contre le Président Bozizé. Il essaye de compter dans le conflit et est accusé de soutenir les milices Sélékas. Fin 2014, il s’engage dans la lutte contre Boko Haram aux côtés du Niger, du Cameroun et du Nigéria. Les contingents tchadiens sont les plus nombreux et les plus efficaces. L’armée d’Idriss Déby fait peur aux soldats de la secte. Elle a l’art de monter des opérations commandos, de se dissimuler, elle se risque à faire des incursions dans le Nord du Nigéria et dans le Nord Cameroun. Ses militaires sont redoutés autant pour leur art de la guerre que pour les exactions qu’ils commettent auprès des populations civiles. En Centrafrique, l’ONU a documenté un certain nombre de leurs méfaits : meurtres, pillages, déplacement de population. Les Maliens, eux, restent terrorisés par le passage de ces soldats. La France, qui a fait de N’djamena la base de son opération Barkhane tout comme les USA, alliés également du Tchad, ferment pudiquement les yeux sur toutes ces exactions et laissent les Tchadiens « faire le sale boulot ». D’autant qu’Idriss Déby n’est pas engagé dans des guerres « zéro mort » comme les Occidentaux, ses militaires subissent de très lourdes pertes, mais elles ne sont jamais communiquées.

L’après Déby a déjà commencé…

Les Occidentaux sont terrifiés à l’idée que s’installe au Tchad une situation à la libyenne ou à la soudanaise, pays frontaliers. Idriss Déby a su habilement s’imposer et se présenter comme un homme providentiel : garant de la stabilité régionale et meilleur allié dans la lutte antiterroriste. La défense de la démocratie a ses raisons que la raison ignore… Quoiqu’il mette en œuvre en matière de répression dans son pays, il gardera, sans aucun doute, ses grands soutiens et il le sait. Aujourd’hui, l’inquiétude des  états major porte plus sur la santé du Président tchadien que sur le résultat de ces élections. La maladie d’Idriss Déby est un vieux serpent de mer et le guerrier semble la combattre aussi bien qu’il affronte les batailles militaires. Cependant, en novembre dernier, son hospitalisation à Paris a donné lieu à de multiples rumeurs et sa succession semble déjà faire l’objet de batailles à l’intérieur de sa famille[IV]. Si le départ du Président tchadien devait être précipité, il donnerait lieu à des luttes de clans qui ouvriraient la voie à un véritable chaos dans lequel s’engouffreraient tous les djihadistes de la région. S’il avait quitté le pouvoir de manière démocratique, la transition aurait pu se faire dans le calme. Ce n’est pas le moindre des paradoxes du soutien indéfectible des Occidentaux à Idriss Déby Itno.


[I] Précurseur des modifications constitutionnelles, Idriss Déby avait pris soin de changer les textes dès 2005 pour faire sauter le verrou du nombre de mandats.

[II] A plusieurs reprises entre 1981 et 1987, les troupes de Muammar Khadafi se sont affrontées avec l’armée tchadienne et chaque fois, certes avec l’appui de la France, l’armée de la Jamahiriya a été vaincue. En 1999, Idriss Déby a participé à la deuxième guerre de la République du Congo pour soutenir le Président Mobutu. Et c’est sans compter les multiples rebellions internes ou externes venues du Sud Soudan et des coups d’Etat en tous genres. Idriss Déby est lui-même arrivé au pouvoir en 1990, avec encore une fois l’appui des Français, par un putsch contre le Président Hissène Habré.

[III] Idriss Déby s'est constitué une armée qui lui est entièrement dévouée. Tous les officiers appartiennent à son ethnie Zaghawa. L'ethnie Sara du Sud du pays, majoritairement catholique n'est plus représentée dans ses rangs.

[IV] Les manoeuvres à l'intérieur du clan Déby Itno ont lieu entre son fils Mahamat, 32 ans et déjà général; son frère aîné Daoussa, ministre dans le gouvernement; sa femme Hinda qui a la haute main sur le pétrole tchadien.