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Le monde nouveau : celui de la vérité et du réalisme

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05 mars, 2018
Tribune libre
Loïk Le Floch-Prigent


Tandis que le froid a mis à mal le 28 février 2018 notre système électrique et obligé notre pays à importer de l’ordre de 10% de notre consommation, le monde ancien continue à nous servir ses rengaines sur la sortie du nucléaire, des énergies fossiles et le potentiel des énergies renouvelables. Des communiqués lénifiants et souvent louangeurs veulent cacher la vérité des chiffres, nous sommes passés tout près d’un délestage ravageur. Il est de la responsabilité des autorités et des commentateurs de présenter dans la plus grande clarté la matinée et la soirée du 28 à la population française.

 

La lecture de la presse nationale et régionale dès le lendemain de cette journée, qui a failli précipiter une partie du pays dans le noir et le froid domestique, m’a ému. Il était question de la méthanisation agricole qui allait permettre de résoudre à la fois la déprime des agriculteurs et la « propreté » du gaz utilisé dans notre pays, d’un ensemble d’agglomérations s’estimant solidaires de « NégaWatt » et envisageant son indépendance énergétique en 2050; de la performance exceptionnelle de General Electric dans son usine de Cherbourg qui allait servir les éoliennes en mer de la Baltique - car nous sommes en retard sur ce point en France - bref personne ne veut parler du 28 Février 2018. Il est vrai que, dans le même temps on nous dit que le réchauffement climatique nous permettra de faire fructifier nos vignes au Nord de la Loire et que nous allons nous retrouver dans cette compétition avec la Grande-Bretagne, bref tout va bien...

Le monde nouveau, c’est celui du réalisme, cessons donc de nous comporter en autruches.

Le 28 Février la France a démontré qu’elle ne pouvait plus être indépendante dans sa fourniture d’énergie électrique lors de la pointe, c’est-à-dire le froid, conséquence ou non du dérèglement climatique qu’il nous est loisible de constater. Nous ne pouvions pas fournir les 94 817 MW du matin ni les 95 264 du soir. Pour y arriver nous avons dû importer 8400 MW le matin et 5200 MW le soir. Nous avons aussi dû « effacer », c’est-à-dire demander aux industriels d’arrêter leur activité pour 860 MW.

L’éolien a fourni 6000 MW le matin et 9600 MW le soir, c’est-à-dire qu’il a eu un fonctionnement tout à fait exceptionnel si l'on compare à l’absence de vent du 29 Janvier 2017, qui avait déjà failli nous coûter une catastrophe l’an dernier avec une demande de 94 190 MW. Une pointe de ce niveau en France est la troisième depuis 2010 (96700) et 2012 (102098), on doit donc la préparer et non la redouter !

Je termine l’analyse en disant que 14% de l’électricité a été fournie par le réseau thermique français, gaz, charbon et fuel. L’an dernier la centrale au fuel de Porcheville avait eu une importance majeure, cette année c’est la tranche 3 de Cordemais, qui sera fermée le mois prochain, qui a sauvé le coup, avec l’aide de la montée du vent sibérien… Ouf ! Mais surtout nos voisins allemands, qui font encore tourner certaines de  leurs centrales nucléaires et qui utilisent à plein leur production à base le charbon et de lignite, ont pu nous dépanner grâce à une interconnexion plafonnée techniquement à 12 000 MW (8 600 utilisée). Mais d’ici 2022, ils vont faire disparaitre 20000 MW de production tandis que nos plans font disparaitre 3700 MW de thermique. On peut jouer à la roulette russe (ciel !) des éoliennes mais on voit qu’il n’y a pas de responsables sérieux qui n’envisageraient pas de recourir à des solutions moins risquées. On ne peut pas s'amuser avec les délestages pour satisfaire une idéologie, aussi belle soit-elle. Les éoliennes sont et resteront intermittentes et donc leur fourniture de courant aléatoire pour les quatre prochaines années, leur multiplication serait longue, de même que la « solution » de la méthanisation. En ce qui concerne cette dernière, le gaz c’est du gaz, CH4, qu’il provienne de l’agriculture ou des puits, il dégage le même C02, n’en déplaise aux dogmatiques.

Pour assurer la ou les pointes inéluctables, il faut donc nous assurer que nous disposons, sans nos voisins et sans compter sur le solaire (diurne) ni sur l’éolien (aléatoire sans solution actuelle de stockage), de 95 000 à 96 000 MW alors qu’il apparaît que dans la situation actuelle nous avons 88 000 MW et que nous nous apprêtons à en faire disparaitre 3 700 !

Je plaide donc depuis des mois, je pourrais dire des années, pour le monde nouveau du réalisme, celui de la complémentarité entre les sources sans oublier l’hydraulique qui fournit 11% de la consommation et dans laquelle la satisfaction de l’idéologie est en train de préparer dans notre pays le bazar le plus idiot de la décennie. Il faut du nucléaire, du thermique, de l’hydraulique, du solaire, de l’éolien, de la méthanisation; il faut un équilibre technique et économique permettant de satisfaire la population avec un service universel et sûr à tout moment et en particulier par grand froid directement conséquence des dérèglements climatiques observables. Il ne s’agit pas de « croire », d’avoir la « foi », il s’agit d’observer, de constater, de réfléchir et d’agir.

Selon moi, il est inconcevable de fermer une centrale nucléaire pour des motifs idéologiques, de faire de même pour les centrales thermiques et de concentrer notre effort collectif sur le rêve de parcs d’éoliennes en mer, dont nous ne maitrisons aucun des paramètres, en particulier industriels. Pour atteindre rapidement les 96 000 MW nécessaires à notre indépendance en pointe, conservons notre parc nucléaire si l’Agence de Sureté Nucléaire nous y autorise, accélérons la modernisation des centrales à charbon de Cordemais et du Havre avec un mix déchets ligneux/charbon, construisons des Cycles Combinés Gaz (CCG) en nous référant au merveilleux fonctionnement de celui de Blénod lors de la journée du 28 Février et essayons de trouver des industriels compétents pour retrouver notre indépendance industrielle dans le solaire, l’éolien et la méthanisation agricole. Priorité : atteindre les 96 000 MW en 2020. Retrouvons notre indépendance électrique et notre pouvoir d’exportation, au demeurant fort lucratif, lors des pointes de consommation européenne.