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Vers un nouvel ordre mondial

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05 mars, 2018
Note d'analyse
Jean-Luc Baslé


Dans les quinze dernières minutes de son discours du 1er mars 2018, Vladimir Poutine a fait des révélations fracassantes sur les nouvelles armes russes. Il a mentionné, entre autres, un missile volant à 20 Mach, soit 24.500 kilomètres par heure, grâce à une enveloppe plasma. Ce missile et plusieurs autres rendraient le système de défense des Etats-Unis obsolète. L’annonce est si extraordinaire qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il bluffe. Peut-être, mais ce n’est pas dans son caractère, et il serait très irresponsable de bluffer sur un tel sujet. Qu’adviendrait-il de la Russie une fois le bluff découvert ? Se peut-il alors qu’il soit abusé par ses généraux ? C’est possible, mais peu probable. Qui souhaite avoir affaire à un Poutine furieux ? La raison nous incite donc à prendre ses affirmations pour argent comptant. La chose est trop sérieuse pour être prise à la légère.

 

Avec cette annonce, Vladimir Poutine met à bas l’ordre mondial que les néoconservateurs s’ingénient à créer depuis la chute de l’Union soviétique en décembre 1991 – rêve qu’ils avaient pratiquement réalisé sous Boris Eltsine mais qui s’évanouit avec l’arrivée de… Vladimir Poutine. On comprend donc la haine qu’ils manifestent à son égard. Hillary Clinton l’a comparé à Hitler, une affirmation parfaitement stupide que des têtes froides –Kissinger et Brezinski – ont d’ailleurs dénoncé. Le Pentagone a basé sa politique de défense sur la suprématie nucléaire avec le programme de Barack Obama de mille milliards de dollars sur trente ans pour moderniser la force de frappe nucléaire américaine. La  publication de la « Nuclear Posture Review » en février confirme ce choix délibéré. Il s’agit dans l’esprit des néoconservateurs d’amener Vladimir Poutine à plier devant la supériorité nucléaire américaine – une forme de chantage dont ils sont coutumiers.

Las. Ils n’avaient pas prévu qu’une nation dont le produit intérieur brut est inférieur à celui de l’Italie pourrait accomplir les prodiges annoncés le 1er mars. Peut-être auraient-ils dû prêter une plus grande attention aux propos du leader russe. A plusieurs reprises, il avait insisté sur l’importance que revêt la parité nucléaire garante à ses yeux de la paix mondiale. Ne pouvant se battre sur ce terrain en raison de ses ressources limitées, il en a choisi un autre – les missiles – où la Russie dispose d’un avantage comparatif, comme le démontra au grand étonnement du monde entier le vol de Spoutnik en octobre 1957. Une écoute attentive des propos de Vladimir Poutine aurait aussi appris à ses adversaires qu’il ne faut pas vivre dans le passé, comme il le dit à plusieurs reprises lors de ses entretiens avec Oliver Stone. Le passé c’est le nucléaire, l’avenir les missiles hypersoniques.

En dépit de cette supériorité stratégique, Vladimir Poutine déclare que la Russie n’a aucune ambition territoriale et n’utilisera ses nouvelles armes qu’en cas d’attaque. Toute attaque nucléaire sur notre territoire ou celui de nos alliés sera suivie d’une riposte immédiate et totale. Il invite ses partenaires américain et européen à travailler de concert à la résolution des défis auxquels le monde est confronté. Il ne peut s’empêcher de rappeler que par le passé personne ne l’a écouté mais qu’à l’avenir, la Russie devra être entendue, et les choses devraient changer. Elles devraient changer en effet avec l’émergence d’un nouvel ordre mondial, à moins que les néoconservateurs choisissent d’ignorer ses propos et s’en tiennent à la doctrine hégémonique définie par Paul Wolfowitz en 1992, et réaffirmée par William Kristol et Robert Kagan en 1997. Dans ce cas, il est permis de s’interroger sur l’avenir du monde...

Jean-Luc Baslé
Ancien directeur de Citigroup à New-York
Auteur de " L' euro survivra-t-il ? "