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La France et la révolution de 1917 : hommage au Limousin

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23 novembre, 2017
Note d'analyse
Bruno Husquinet


La "Marianne soviétique" montage Iveris

Dans l’Hexagone, comme en Russie, le centenaire de la révolution de 1917 passe discrètement (1). Ainsi, la diplomatie française a organisé de nombreuses festivités autour du thème : « Comment 1917 a changé le monde : le centenaire de l’entrée des Etats-Unis dans la Première Guerre Mondiale ». Certes, l’intervention américaine a modifié le cours de l’histoire. Néanmoins, la révolution de 1917 se qualifie indubitablement, pour le titre d’évènement ayant changé le monde… et la France aussi !

L’histoire de la Russie et celle de la France sont intimement liées, à plus d’un égard, au cours de ces années-clefs. Tout d’abord, la Russie, a envoyé un corps expéditionnaire en France pour soutenir l’effort de guerre sur le front de l’Ouest, bien avant l’arrivée des troupes américaines. En 2011, lors de l’inauguration d’un monument à Paris, François Fillon honora leur mémoire : « Ils furent plus de 20 000, soldats et officiers, choisis parmi les meilleurs. Ils venaient de Moscou, d’Ekaterinbourg ou de Samara. Après un long périple à travers la Sibérie et la Chine, après avoir franchi le Golfe d’Aden et le Canal de Suez, les premiers d’entre eux débarquèrent à Marseille au printemps 1916. D’autres brigades arrivèrent ensuite à Brest et la Rochelle, en provenance d’Arkhangelsk. »

Le corps expéditionnaire russe arrive à Marseille en 1916

Alors que les Russes se battent aux côtés des poilus, le tsarisme vacille. Paris est inquiétée par les problèmes de commandement politique et militaire. Elle décide alors d’envoyer le général Janin afin de coordonner les Forces de l’Entente et de rétablir la discipline en plaçant des officiers français au sein de l’armée russe. Parmi les membres de cette mission, Marcel Body (1894-1984) est probablement l’un de ceux dont la vie nous permet de revisiter la France de cette époque. Ce Limousin est remis à l’honneur dans un documentaire  diffusé les 24 et 25 novembre. Français de souche, il apprend le russe à la fin du 19ème siècle par amour pour Tolstoi et "s’entiche " de la Russie, comme il le dira plus tard. En 1916, Marcel Body, conscrit russophone, est envoyé avec la mission militaire du Général Janin pour Petrograd.

A peine six mois après le déploiement de la mission française, la révolution russe se met en marche en février 1917. Le Soviet des travailleurs à Petrograd gagne en puissance et publie son premier décret enjoignant les soldats à abandonner les armes. La tâche s’annonce donc très difficile pour la mission française ! Face à la pression, le tsar, Nicholas II, abdique le 15 mars et un gouvernement provisoire prend en main les rênes du pays. La France et les alliés reconnaissent ce gouvernement provisoire de Kerenski étant donné qu’il refuse toute négociation avec l’Allemagne. Lénine et les Bolcheviks, quant à eux, veulent se retirer de la guerre et s’opposent ouvertement au gouvernement de Kerenski. La guerre, disent-ils, n’apporte rien au peuple et sert seulement les intérêts d’un vieux monde dont ils désirent faire table rase. Un double pouvoir rivalise pour le pouvoir dans la capitale russe.

En avril 1917, les troupes russes toujours présentes en France se joignent à l’offensive du général Nivelle dont la désastreuse issue pousse les soldats à adhérer aux thèses anti-guerre des communistes. Dans les rangs français et russes, la mutinerie se répand comme une trainée de poudre rouge. A la fin du mois de juin 1917, la flotte russe en mer Noire est conquise aux idéaux communistes et se révolte à Sébastopol, à l’image des marins de Kronstadt. C’est à ce moment que les Etats-Unis entrent dans la guerre et envoient leurs premières troupes en Europe. Hésitante à s’allier avec le régime tsariste, Washington a pris conscience de l’importance d’entraver les ambitions allemandes et autrichiennes en Europe. L’oncle Sam entrevoit également les avantages économiques qu’offrent les marchés européens et russes de l’après-guerre...

 

Les Banquiers US financent la révolution russe

Le conflit se mondialise davantage. Au Moyen Orient, la coalition fait des avancées énormes grâce à Laurence d’Arabie qui s’empare du port d’Aqaba avec les troupes arabes luttant pour leur indépendance du joug ottoman. Il est primordial que les troupes russes continuent le combat sur le front Est pour enrayer tout avancement des Puissances Centrales. Mais les doutes naissent quant au maintien des troupes russes dans la guerre alors que la révolution est en marche. Afin de s’assurer l’entrée de l’Italie sur le front moyen-oriental, la France et l’Angleterre négocient avec Rome une partition de l’empire ottoman lors des Accords de Saint-Jean-de Maurienne. L’espoir d’obtenir une part du gâteau turc est séduisant…

En Russie, la confusion règne toujours entre les différentes factions politiques se disputant le futur de la Russie post-tsariste. Ainsi, le général Janin, bon connaisseur de la Russie, poursuit la politique française de soutien au gouvernement provisoire russe dont l’autorité chancelle. Malgré l’entêtement de la coalition, les évènements internes en Russie prennent trop d’importance et la motivation des troupes russes sur le front est au plus bas. Les désertions sont légion. C’est à ce moment que le corps expéditionnaire russe basé en France depuis 1916 se révolte dans le Limousin, entrainant l’internement de 10 000 soldats russes pour éviter toute « contamination bolchevik ». Ils sont alors assignés à des tâches manuelles, comme la coupe du bois ou le travail dans les carrières de pierre. Si la Russie est ébranlée, la France vacille également. En huit mois à peine, quatre gouvernements se succèdent avant que Georges Clemenceau ne devienne Premier ministre en Novembre 1917.

 

 

 

La politique de Paris déplaît à certains membres de la mission militaire française, dont Marcel Body, qui embrassent l’idéal révolutionnaire devant apporter plus de justice sociale. Il est en poste à Moscou et est le témoin enthousiaste de la révolution en marche, malgré l’échec de septembre lorsque le général Kornilov a tenté de marcher sur Petrograd. Finalement, les révolutionnaires en s’appuyant sur les forces actives et l’armée, prennent le pouvoir au mois de novembre 1917. La première révolution de couleur, rouge, met fin à quatre siècles de tsarisme. Le pouvoir est officiellement transféré aux Soviets ! Marcel Body a assisté à ces journées qui ont ébranlé le monde et narre le quotidien de la révolution avec verve dans une unique interview disponible en ligne. En quelques semaines, les Bolcheviks entérinent un armistice et font des concessions majeures aux allemands. Ces derniers prennent brièvement le contrôle sur l’Ukraine et la Crimée avant que Moscou ne reconquière ces terres quelques mois plus tard. En outre, Lénine dénonce l’accord secret Sykes-Picot-Sozanov qui envisageait le partage de l’empire ottoman entre zones d’influence anglaise, française et russe. En conséquence, l’Arménie et l’Est anatolien qui appartenaient à l’empire tsariste au début du 20ème siècle, repassent sous contrôle turc. Suite au retrait des troupes russes, environ un million d’Arméniens sont disséminés par une Turquie bataillant pour préserver les restes de son empire. Plus tard, le mouvement nationaliste de Mustafa Kemal repoussera les Français lors des combats dans les plaines de Cilicie, au sud de la Turquie actuelle.

 

Entrée des troupes françaises dans Constantinople en février 1919

 

Finalement, les négociations de Brest-Litovsk commencent entre la Russie et les pouvoirs du centre à la mi-décembre 1917. Le désengagement de la Russie de la première guerre mondiale, fait place à la guerre civile opposant principalement Russes blancs et Russes rouges. En mars 1918, les Soviets déplacent symboliquement la capitale à Moscou. Marcel Body, lui, est toujours au service de son pays dont la politique s’oppose à la montée des Soviets. La tentative d’assassinat contre Lénine par Fanny Kaplan bouscule le cours de la révolution et provoque une vague de répression, la terreur rouge, qui vise les opposants de tous bords. Face à cette violence accrue, les forces de l’Entente décident d’intervenir dans la guerre civile russe malgré la capitulation allemande et l’armistice du 11 novembre 1918. La France ainsi que la coalition victorieuse prennent le parti des "blancs" opposés aux "rouges" bolcheviks. Sans surprise, les relations diplomatiques sont rompues et l’ambassade ferme ses portes pour ne les rouvrir qu’en 1924, lorsque Paris aura reconnu l’URSS. L’ambassadeur, Louis de Robien, dont le journal vient d’être republié, rentre définitivement en France au début de l’année 1919.

Marcel Body et trois camarades de la mission, le chrétien Pierre Pascal, Jacques Sadoul et Robert Petit refusent de plier bagages. Ils décident de rester en Russie et se lancent corps et âme au service de la révolution. A la fin du mois d’août 1918, ils adhèrent au groupe communiste français de Moscou. Selon  Marcel Body, des groupes communistes étrangers avaient été créés au début de 1918, puis ont été rassemblés en une fédération. Ensemble, ils se mettent essentiellement au service de la propagande soviétique pour soutenir la révolution qui rêvait encore de s’étendre à l’Europe.

 

 

Entre 1919 et 1921, Marcel Body travaille à Petrograd avec Victor Serge à l’élaboration de la revue Troisième Internationale et poursuit son activité de propagande. Il a tenté de créer des communes rurales sur les rives du lac Ladoga, mais l’expérience se solde par un échec. En temps qu’interprète, il est en contact avec les plus hauts dirigeants du parti dont Trotski. En outre, Marcel Body se marie avec Evgenia Oranovska, l’ancienne sténographe de Lénine, devenue secrétaire de Grigori Tchitcherine, le commissaire du peuple aux Affaires Etrangères. L’enthousiasme est au plus haut pour ces révolutionnaires étrangers. Le groupe communiste français organise un meeting pour discuter avec la communauté francophone toujours présente à Moscou. L’objectif est de préparer la Troisième Internationale prévue pour le 2 mars 1919 à l’issue de laquelle l’Internationale Communiste (le Komintern) est fondée. C’est à cette réunion du groupe français que Marcel Body fait une rencontre fondamentale en la personne d’Alexandra Kollontai. Haute figure de la révolution de 1905, Kollontai a organisé la lutte des femmes travailleuses, mais l’échec de ce soulèvement l’a poussé à l’exil. Durant cette période, elle se lie avec de nombreux révolutionnaires, dont Lénine. Polyglotte, notamment par ses origines finnoises, elle donne des conférences à travers l’Europe et surtout en Scandinavie. Suite à l’avènement de la révolution de 1917, elle est de retour en Russie. Elle prend rapidement des fonctions élevées et devient Ministre des Affaires sociales, faisant d’elle l’une des premières femmes ministres de l’histoire. Mais ses désaccords avec le nouveau pouvoir l’amènent sur la voie de la diplomatie dès 1922.

De son côté, le général Janin est à présent en Sibérie où il commande les troupes internationales alliées aux "blancs". Il s’agit d’endiguer le péril rouge. Au Sud-Ouest de la Russie, le général Clemenceau espère lancer une offensive et faire échouer la révolution. Cependant, il doit faire face à une résistance bolchevik grandissante. En outre, Jacques Sadoul et Marcel Body partent en Ukraine pour inciter à la révolte ces forces françaises luttant maintenant contre la pénétration bolchevik en Europe centrale. C’est ainsi qu’éclate notamment la révolte des marins français mouillant dans les eaux criméennes. L’un des mutins, André Marty, est devenu une figure de proue du Parti Communiste Français. Malgré les efforts de la coalition anti-bolchevik, le parti de la révolution remporte la guerre civile. Partout, les forces contre-révolutionnaires sont mises en échec. Finalement, les troupes françaises se retirent en 1920 et leur libre passage est négocié contre le retour des milliers de russes qui s’étaient soulevés dans le Limousin. Quant au général Janin, il rentre en France sans gloire. L’acteur Richard Bohringer a joué le rôle de ce général dans le film russe « Admiral », sorti en 2008.

Sur ces entrefaites, Marcel Body est en poste en Norvège où il œuvre comme secrétaire spécial auprès du représentant du Soviet Suprême. L’URSS n’étant pas encore reconnue, elle n’a pas d’ambassadeur en tant que tel. Francophone, révolutionnaire et membre du Komintern, il avait toutes les qualités pour servir la diplomatie soviétique naissante qui lui octroie la citoyenneté soviétique. Il rédige le courrier et assiste le représentant Jakob Suritz, qui finira plus tard sa carrière comme ambassadeur soviétique à Paris au début de la seconde guerre mondiale. Lorsque ce dernier part pour Ankara en 1922, il est remplacé par Alexandra Kollontai ! Ensemble, Kollontai et Body, le secrétaire et compagnon de vingt ans plus jeune, vont contribuer à rétablir les liens commerciaux avec la Scandinavie. Ils obtiennent également la reconnaissance de la République Socialiste de Russie auprès du royaume de Norvège dès 1924. Cette même année, la France reconnaît aussi l’Union Soviétique mais peine à renouer des relations économiques solides, ce qui a donné l’avantage commercial à l’Allemagne, à l’Angleterre et aux Etats-Unis.

 

 

Alexandra Kollontai et Marcel Body à Oslo

Suite à la mort de Lénine en janvier 1924, les intrigues de palais et les suspicions vont bon train à Moscou. Marcel Body en fait les frais et est rappelé dans la capitale au mois de juin 1926. La lutte entre Staline, Trotski et Zinoviev bat son plein. Le Limousin voit d’un mauvais œil l’arbitraire, les tribunaux populaires et la famine. Pour lui, c’est une seconde déception après la période de communisme de guerre quand les Soviets se sont emparés des biens produits par les paysans auxquels Lénine avait donné la terre. Il se sent marginalisé et selon ses propres dires, il a donné le « Testament de Lénine » à l’avocat français Henry Torres qui le transmit finalement à Boris Souvarine pour publication. En mars 1927, Marcel Body ne se retrouve plus du tout dans la ligne du parti dirigé par Staline. La politique de révolution par le haut, la collectivisation et la répression finissent de le convaincre d’abandonner sa nationalité soviétique. De retour d’URSS, le désenchanté rejoint les rangs du Parti Communiste Français, acteur montant sur la scène politique intérieure. Selon l’historien Romain Ducoulombier, le PCF : « a été le premier parti communiste occidental du milieu des années 1930 à la Libération, puis une pièce majeure du mouvement communiste international jusqu’aux années 1970. » Néanmoins, Marcel Body en est exclu en 1928 car il maintient la ligne Trotski-Zinoviev contre la tendance stalinienne. Il prend alors la voie du pacifisme et de l’anarchisme.

 

Marcel Body en 1984

Il revoit encore Alexandra Kollontai, pendant l'été 1936, alors qu’elle représentait le gouvernement soviétique à Oslo. Ils sont ensemble lorsqu’ils apprennent la nouvelle du déclenchement de la guerre par Franco contre la république espagnole. Ce fut leur dernière rencontre. « Vers la fin de l’année 1937 » raconte Marcel Body « le bruit courut à ce moment en Occident qu’Alexandra Kollontaï était menacée. Elle retourna néanmoins en Suède. De là, elle me fit savoir qu’elle ne pourrait plus m’écrire, mais qu’elle me gardera quoi qu’il advint, son amitié. » Alexandra Kollontai a échappé aux purges staliniennes et a poursuivi sa carrière en parallèle de sa lutte pour la cause féminine jusqu’à sa mort en 1952. Le Limousin, lui, est resté fidèle à ses opinions et à ses espoirs d’une société dans laquelle l’homme serait libre, il a consacré le reste de sa vie à traduire Bakounine en français. Après avoir quitté Alexandra Kollontai, il ne garda d’elle que des portraits au mur.

 

Bruno Husquinet

 

() Quelques ouvrages marquent, il est vrai, le jubilé de 1917, dont "Les Français de Moscou et la Révolution russe" de Sophie Hasquenoph. L’historienne y rend hommage à ces personnalités françaises qui participaient à la modernisation de la Russie quand la révolution a bouleversé le cours des évènements. Le romancier Philippe Videlier publie lui, ses "Dernières Nouvelles de Bolcheviks". Et, le musée des Invalides présente une exposition en revenant sobrement sur certains faits peu connus au sujet de ces Français qui ont embrassé la révolution et ceux qui s’y sont opposés.

Finalement, c’est avec justesse que Véronika Dorman parle d’« Amnésie russe » pour souligner les difficultés de combiner religion orthodoxe, passé socialiste, grandeur tsariste et capitalisme dans la Russie de 2017. Cette « amnésie » semble aussi s’appliquer partiellement, à la France.