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Encore Alstom ! Le Figaro tente de réécrire l’histoire...

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25 octobre, 2018
Tribune libre
Loïk Le Floch-Prigent


Dans un article au titre accrocheur « Alstom : Les Américains se sont fait rouler », Bertille Bayart tente de justifier l’injustifiable, à savoir la vente du Département Energie d’Alstom à General Electric et la suite inéluctable, celle du département Transport à Siemens ! Patrick Kron aurait « roulé » les Américains dans la farine, se débarrassant d’un fardeau : « Patrick Kron avait raison en 2015 à ceci près qu’il ne pensait pas que la tempête serait en fait un ouragan. Sans la vente à GE Alstom serait aujourd’hui dans une situation catastrophique qui menacerait l’emploi et la branche transport (depuis mariée à Siemens) avec l’Etat et le contribuable pour seuls recours ». Et auparavant « Il n’y a pas eu trahison, mais au contraire clairvoyance de la part de Patrick Kron ». 

 

 

 

Toutes les opinions méritent d’être entendues, et je ne doute pas de la sincérité de Bertille Bayart, mais le journalisme a besoin de faits, et quelle que soit la conviction, un raisonnement doit commencer par eux.

Les ennuis d’Alstom commencent en 1999 lorsque la Direction de l’entreprise veut acheter les turbines à gaz d’ABB et se séparer du partenariat avec General Electric. L’acquisition est d’un coût trop élevé et les turbines ne sont pas au point, tout le monde industriel est au courant. Ce déséquilibre initial va conduire à toutes les autres erreurs et lorsque les turbines devenues Alstom sont disponibles, General Electric a déjà pris l’essentiel du marché.

La Direction d’Alstom devenu énergies+transport ferroviaire en ayant largué les chantiers navals est anxieuse de l’argent ainsi dépensé sur les turbines et du caractère cyclique de tous ses marchés, elle rachète donc une unité sur les « réseaux » ou Smart grids dont elle avait dû se défaire. Mais elle a conscience des difficultés futures et cherche à s’allier sur le ferroviaire pour pouvoir lutter contre les concurrents chinois qui grossissent à vue d’œil sur un marché mondial essentiellement asiatique. C’est la stratégie présentée au personnel deux mois avant l’annonce de la cession du département énergies (deux tiers de la société) à General Electric en assurant qu’ainsi on va sauver définitivement le transport ferroviaire national.

C’est ainsi que commence ce qui est devenu l’affaire Alstom sur laquelle il a été beaucoup écrit.

Personne ne peut douter que les Américains n’aient pas regardé sous toutes les coutures le dossier Alstom, ils ont commis une erreur stratégique, comme Alstom a commis une erreur stratégique, comme la France a commis une erreur stratégique.

C’est à partir de ces faits et de ces faits seulement que peuvent se développer des opinions différentes et motivées sur les erreurs commises. Je donne la mienne :

General Electric n’avait pas intérêt à acheter Alstom spécialiste du travail à façon alors qu’elle-même est le spécialiste mondial du produit catalogue. General Electric avait acheté des turbines hydrauliques et les avaient vite revendues, pourquoi s’embarrasser du leader mondial (Alstom) ? Pourquoi se réintroduire dans le nucléaire avec les turboalternateurs alors qu’ils sont sortis du secteur ? Pourquoi intégrer les Smart grids où ils n’arrivent pas à réussir, tout cela pour éliminer un concurrent sur les turbines à gaz où ils ont déjà fait le trou !

Alstom a intérêt à se débarrasser de ses turbines à gaz, péché d’orgueil de la direction précédente et de reprendre les accords passés avec General Electric tout en gardant la structure énergies transport et Smart grids pour équilibrer les cycles. Comme le dit le Président de l’époque « il n’y a pas le feu au lac ! » Mais il faut néanmoins acter l’échec de la stratégie turbines à gaz. Le département transport peut trouver des financements complémentaires, il n’est pas viable seul. L’avenir le montrera car ce n’est pas fini !

La France n’a pas intérêt à une alliance franco-américaine, mais plutôt à un partage des tâches avec les allemands de Siemens. C’est ce qui sera fait plus tard avec l’absorption du ferroviaire par Siemens. Si l’on avait vraiment souhaité un accord franco-allemand il aurait pu être équilibré, car, à l’époque Alstom avait encore la main sur le ferroviaire, l’hydraulique, les Smart grids et les centrales à charbon (on en fait toujours en Allemagne et en Pologne… et ailleurs !). Quant à l’énergie éolienne cela faisait longtemps que Siemens et les Danois étaient leaders européens, ils le sont toujours. Il pourrait donc y avoir aujourd’hui deux sociétés européennes avec des partages de tâches, Siemens et Alstom, on peut observer que ce n’est pas le cas !

Toutes ces erreurs stratégiques accumulées font le malheur de tous les ingénieurs et techniciens qui ont œuvré pendant des dizaines d’années pour réaliser des outils d’excellence mondiale que tous nous enviaient. Tout cela a été fait à partir d’analyses industrielles erronées, de compétences illusoires et de dénis de réalité.

Les Américains se sont trompés eux-mêmes mais avant tout sur leurs capacités à intégrer un univers dont ils n’avaient pas la maitrise intellectuelle et technique.

Mais nous avons laissé faire et nous continuons à laisser faire alors que nous avons la possibilité de retourner la situation en faveur de l’industrie nucléaire française, de l’industrie hydraulique française et des Smart grids. General Electric va montrer à la fin de l’année qu’aucun de leurs engagements ne peut être tenu, c’est notre devoir d’en tirer les conséquences pour reprendre notre fierté, pour sauver nos savoir-faire et pour préparer notre avenir et celui de nos enfants. Est-ce trop demander à nos dirigeants de respecter notre histoire et de préparer notre avenir ?  

Loïk Le Floch-Prigent 

 

 

Tags:
alstom, arabelle, general electric