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Le paradigme migratoire de l’UE, entre risques et opportunités

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24 janvier, 2017
Tribune libre
Liubov Yaroshenko


« Aujourd’hui, le monde est face à la crise migratoire la plus grave depuis la deuxième guerre mondiale. Et l'Europe tente difficilement de gérer ce flux important de personnes cherchant l'asile dans nos frontières ». Discours de Dimitris Avramopoulos, Commissaire européen à la Migration et aux Affaires intérieures devant la Commission européenne le 14 août 2015. 
L' arrivée récente de migrants en Europe est actuellement au cœur de l'agenda de l'Union Européenne (UE). Ce sujet est devenu une question politique et publique sensible tant pour les décideurs de l'UE que pour les dirigeants des États membres. Les questions de sécurité et de souveraineté font irruption dans le débat et se confrontent à celles de l'intégration et de la protection des droits de l'homme.

Des réfugiés syriens et irakians arrivent de Turquie sur les îles grecques de Skala Sykamias et Lesbos.
Image Wikimedia

 

Face à la grande marée

Les migrations ne sont pourtant pas nouvelles, l'Europe a toujours connu des mouvements de populations très importants notamment aux XXème siècle : les Russes se déplaçant vers l'Europe occidentale après la révolution d'Octobre ; l’échange de population entre la Grèce et la Turquie après la Première Guerre mondiale ; la réinstallation des personnes déplacées après la Seconde Guerre mondiale ; la décolonisation et le mouvement des populations d'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud-Est vers les anciennes puissances coloniales, au début des années 1960 ; L' effondrement de la Yougoslavie, suivie par des conflits ethniques dans les années 1990, a également contribué au déplacement de nombreuses personnes cherchant une vie meilleure en Europe occidentale.

Cependant, l'UE semble être débordée et mal préparée face aux deux importants flux migratoires récents : l’un pour des raisons socio-économiques, principalement en provenance d’Afrique subsaharienne et des Balkans et l'autre en raison de conflits politiques, de guerres et d'États défaillants : Syrie, Afghanistan, Irak et Somalie. Il est évident que le volume et la complexité des flux migratoires au sein de l’UE depuis 2014, auront des conséquences sociales, économiques et politiques durables, à la fois pour l’UE, en tant qu’Institution, et pour chacun de ses Etats membre. 

Trois défis à la crise migratoire

Tout d'abord, l’afflux récent de migrants a remis en cause l'idée même d'une Europe sans frontières et a sapé l'engagement à long terme des Etats membres envers la réglementation de Dublin (1) et l'accord de Schengen.

Les pays du Sud, devenus les avant-postes de l’arrivée des émigrants, se sont retrouvés dans l’incapacité technique de recevoir et de traiter les demandeurs d’asile, supprimant de facto le règlement de Dublin en laissant les migrants aller à l'Ouest et au Nord de l'Europe sans aucun enregistrement ; les requérants, eux-mêmes, étant plus désireux de demander le statut de réfugié dans les Etats les plus prospères économiquement plutôt que de rester dans leurs pays d’arrivée. En réponse, les Etats membres ont appelé au rétablissement des contrôles transfrontaliers temporaires et au renforcement du contrôle de la sécurité aux frontières pour contrer ce qu’ils percevaient comme des menaces.

Le système actuel d'immigration et d'asile de l'UE a montré ses faiblesses sous la pression de cette vague de migration :

- le fardeau disproportionné porté par les pays d’arrivée, Grèce, Italie, et la réticence des autres Etats à partager ce fardeau.

- la nécessité de mettre les conditions d'accueil des réfugiés en conformité avec les normes de l'UE.

- la demande d'une utilisation accrue des technologies et spécialement des technologies de l'information afin de coordonner plus efficacement l'échange d'informations sur le traitement des migrants et les menaces éventuelles.

Ces problèmes rencontrés soulèvent plusieurs questions.

Premièrement, comment différencier tous ces nouveaux arrivants illégaux, c'est-à-dire comment séparer les migrants économiques de ceux qui fuient réellement la guerre et les menaces de mort ?

Deuxièmement, la crise migratoire a remis en question la solidarité au sein de l'UE, qui a toujours été non seulement l'essence mais aussi la valeur chérie du projet d'intégration. Les mesures de réinstallation établies dans deux décisions du Conseil de septembre 2015 ont ouvert une nouvelle étape du débat politique : solidarité souple ou mécanisme de délocalisation obligatoire ? Le sommet de l'UE qui a eu lieu à Bratislava, le 16 septembre 2016, et le dernier rapport d'étape de la Commission européenne sur les programmes de relogement et de réinstallation de l'UE en septembre 2016 montrent que la « relocalisation doit réussir » mais qu’elle n’a pas encore réussie ! Selon ce rapport, seulement 5 651 demandeurs de la protection internationale sur 160 000 demandeurs d'asile ont été transférés d'Italie et de Grèce depuis le lancement de ce nouveau régime.

Ce processus est évidemment au stade embryonnaire avec certains pays comme la France (1 952 personnes), les Pays-Bas (726 personnes), la Finlande (690 personnes) acceptant des migrants dans le cadre du programme de relocalisation et d'autres comme l'Autriche, le Danemark, la Hongrie ou la Pologne, n’en acceptant aucun. Quelles devraient être les mesures adéquates afin de faire respecter les engagements pris et faire appliquer le programme de relogement d'ici septembre 2017 ? En outre, comment peut-on faire fonctionner le mécanisme de réinstallation lorsqu'un migrant choisit un pays sur la base d'une législation ou sur celui de la possibilité de trouver un emploi ?

La dernière et non la moindre des conséquences de cette vague de migrations vers l'Europe est qu’elle a forcé le débat sur la nature des flux migratoires et sur ses causes. On peut supposer que plus d'un million de migrants clandestins qui sont venus en Europe y resteront, c'est pourquoi la réponse immédiate de l’UE à la crise s'est concentrée sur la manière de traiter et d'intégrer ces nouveaux arrivants. Cependant, ne faut-il pas prêter plus attention aux pays d’où proviennent les migrants et coopérer avec les principaux pays de transit afin d’améliorer leurs capacités de contrôle aux frontières et intégrer le développement économique, la stabilité sociale et la paix avec les États de transit et les pays d’origines.

L’UE développe lentement sa politique migratoire, avec son opération navale « EUNAVFOR Med » ou « Opération Sophia » contre les passeurs et leurs réseaux dans le centre-sud de la Méditerranée et la mise en place de gardes côtes européens. Conjointement à la Déclaration UE-Turquie adoptée le 18 mars 2016, l'UE a récemment annoncé la mise en place d'instruments financiers supplémentaires pour le Moyen-Orient et l'Afrique. C'est le nouveau cadre de partenariat sur les migrations qui déploiera près de 8 milliards d'euros sur 2016-2020.  Cela aidera un certain nombre de pays tels que le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, l'Ethiopie, mais aussi la Jordanie et le Liban. Il s'agit du Fonds fiduciaire d'urgence de l'UE pour l'Afrique et du Fonds fiduciaire régional de l'UE en réponse à la crise syrienne.

Volume et géographie du flux migratoire  

Le niveau de la migration irrégulière où des points de passage frontaliers illégaux de l'UE a considérablement augmenté au cours des trois dernières années. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OMI), le nombre de personnes arrivées en Europe par voie maritime ou terrestre s’élevait à plus d’un million en 2015. Les données d’Eurostat précisent ces chiffres en leur donnant une connotation un peu différente. Le nombre de demandeurs d’asile arrivant pour la première fois dans l’UE a plus que doublé, passant de 563 000 en 2014 à près de 1,26 million en 2015. Les raisons principales de cette augmentation sont le nombre plus élevé de demandeurs d’asile en provenance de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et dans une moindre mesure d’Albanie, du Kosovo et du Pakistan.

Selon l’agence Frontex, il existe huit routes migratoires, la plus prisée étant celle de la Méditerranée orientale qui passe par la Turquie, la Grèce, la Bulgarie et Chypre. La grande majorité des migrants, notamment, les Syriens (81 390), les Afghans, (42 053) et les Irakiens (26 739) empruntent cette voie.

L’ autre grand itinéraire migratoire, la route de la Méditerranée centrale, amènent les migrants espérant trouver un emploi en France ou en Angleterre sur les îles de Lampedusa et de Malte.

En 2015, les pays qui ont attiré le plus grand nombre de demandeurs d'asile  sont l'Allemagne, en raison de sa politique migratoire et la Suède (pour les Syriens ); La Hongrie et la Suède (pour les Afghans); L’Allemagne, la Finlande et la Suède (pour les Irakiens).

Problèmes à résoudre

Les flux migratoires récents produisent des réactions en chaîne aussi bien politiques, qu'économiques et sociales. L'intégration des migrants, en particulier ceux venus des anciennes colonies européennes, a toujours été un problème pour l'Europe. Le discours public actuel est fondé sur des préoccupations sécuritaires mais également sociales, en raison des pressions sur les systèmes de santé et d'éducation. La réponse pourrait être un dialogue public plus large avec la participation de multiples acteurs nationaux : entreprises, syndicats, ONG qui bénéficieraient de  l’appui des recherches et des évaluations sérieuses sur les lacunes de main-d'œuvre qui pourraient être comblées dès que possible par ces nouveaux arrivants. Les États membres de l'UE pourraient envisager également la mise en place d'un nouveau mécanisme intégré de gestion des retours. Au renforcement de la directive sur le retour, adoptée en 2008 pour les personnes qui n'ont pas obtenu le statut d'asile, pourrait s'ajouter une approche plus équilibrée pour accueillir les migrants.

Cette nouvelle approche nécessitera certainement un équilibre entre les valeurs européennes, les idées d'humanisme, les programmes d'adaptation et d'intégration des migrants et la nécessité de réduire au minimum toute menace potentielle pour la sécurité des sociétés qui les acceptent. Pour gérer cette crise migratoire, l’UE doit trouver un nouveau modèle et traiter tous les aspects du problème : adaptation, intégration, solidarité. Toute l’histoire de l’UE le prouve, la migration est un phénomène naturel avec ses avantages et ses inconvénients. Par conséquent, la solution ne se limitera pas aux décisions d'un acteur européen unique mais influent, mais plutôt aux efforts collectifs visant à atténuer les crises potentielles et à contribuer à une meilleure répartition des biens publics dans le monde.

 

Liubov Yaroshenko, est expert du Conseil du commerce et du développement économique de la Russie, docteur en science politique.

(1)  Le règlement de Dublin vise à "déterminer rapidement l'État membre responsable de la demande d'asile et prévoit le transfert d'un demandeur d'asile dans cet État membre. Habituellement, l'État membre responsable sera l'État par lequel le demandeur d'asile est entré pour la première fois dans l'UE ". Http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32003R0343&from=FR