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Mystères du Pacifique

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07 septembre, 2016
Tribune libre
Pr Françoise Thibaut


L'Europe, a fortiori la France, semblent bien peu se préoccuper de ce qui se passe à l'autre bout du monde. En effet la Zone Pacifique apparaît peu dans son actualité. Toutefois, malgré cet a priori,  investisseurs, financiers et entrepreneurs, eux, s'en préoccupent. Sans doute là bas, de l'autre coté du monde, se joue une grande partie de l'avenir de l'Europe.
Pascal LAMY [1], intervenant en avril 2016 lors d'une séance de travail à L'Institut de France, prophétise « nous assistons à la fin programmée de l'époque westphalienne  des Etats souverains, pour une globalisation de nombreux domaines » soulignant que la globalisation « se rapproche », avec ses bienfaits, ses excès et sa « dé-occidentalisation » du monde, dont la diversité donne le tournis.
L'Océan Pacifique, découvert, sillonné, exploré fort tardivement dans l'histoire occidentale, est devenu « une nouvelle Méditerranée » en raison des progrès des transports et des communications depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et surtout depuis les relations « immatérielles », prodigieuses accélératrices d'échanges en tous genres. En témoigne le Trans-Pacific Partnership (T.P.P.) conclu à Auckland en février 2016, au terme de négociations trentenaires. Ce traité est à la fois l'aboutissement et l'ébauche d'un projet de refondation du monde.

Au délà des divergences politiques, voire des affrontements, ce T.P.P. fait du Bassin Pacifique une réalité économique et commerciale, incluant des Etats jusqu'alors négligés des grands flux d'échanges, tels le Pérou et le Chili en raison de leurs potentiels. Les Etats-Unis sont leaders, dans une stratégie visant à contenir les ambitions de la Chine continentale dans cette zone clef et préserver leur hégémonie économique, et aussi, sans que cela soit clairement exprimé, compenser les défaillances de leur marché intérieur. Douze  partenaires  se proposent désormais de lier leurs intérêts. Le pourtour Pacifique concerne l'Amérique du Nord (le couple USA/Canada); les deux latinos avec leur longue façade au sud de l'océan et leurs  minéraux rares ont été la proie d'importants investissements chinois, ils doivent donc être surveillés de près; un groupe de  petits nouveaux  rassemblent les pays neufs issus des indépendances d'après la Guerre Mondiale, le Sultanat de Bruneï avec son pétrole et son gaz; Singapour et sa puissance portuaire et bancaire; le Vietnam, nouveau bassin de main d'oeuvre et de denrées alimentaires; les partenaires traditionnels avec la Nouvelle Zélande, prospère « ferme » de l'espace Pacifique et ses savoirs faire, l'Australie et le Japon. Sont exclus les Philippines, l'Indonésie et le Mexique jugés pour l'instant trop instables et peu fiables. Le Mexique est toutefois membre de l'ALENA nord-américain. La Corée du Sud n'y est pas en raison du problème que présente  sa jumelle du Nord mais elle est liée par de nombreux accords bilatéraux avec les différents membres du T.P.P. La grande muette est la Russie pourtant très présente dans l'extrême nord.

Le but est donc la création d'une zone juridique cohérente dans une zone géographique unifiée. Devant les incertitudes que présente la Zone Europe, pourtant principal marché mondial, et les difficultés de négociations pour y créer un accord identique, l'administration Obama a basculé les intérêts commerciaux US vers le Pacifique anticipant ainsi une évolution prévisible. Certes, jumeau du T.P.P., un T.A.P. Trans Atlantic Partnership est envisagé, mais la négociation est rude, pleine de méfiance entre Bruxelles, les différents Etats d'Europe et les interlocuteurs US. L'Europe craint de se faire dévorer un peu plus par le système américain et ses règles ultra-libérales faites pour dominer les marchés. Par ailleurs, les Européens sont de « vieux » commerçants et financiers, ce sont eux qui ont inventé la plupart des règles et se sont enfermés dans de scrupuleuses barrières juridiques que l'ambitieux sauteur de haies yankee aura bien du mal à éviter. A charge pour lui, c'est l'autre solution de long terme, d'anéantir l'indépendance économique européenne, ou ce qu'il en reste. Donc, pour l'instant, virage à 180 degrés vers le Pacifique.Toutefois, tout n'y est pas acquis, les puissances économiques, bancaires et financières du Pacifique sont jeunes et ambitieuses. Elles ont appris à se méfier de la surpuissance US tout en utilisant ses potentiels. Dans sa campagne, déjà, Hilary Clinton a annoncé qu'elle « reverrait » les termes du T.P.P.. afin que « nul ne puisse porter atteinte aux intérêts américains ».

Le second aspect des enjeux Pacifique sont stratégiques et politiques et lourds de mystère. En moins de dix années la République de Chine continentale a affiché, outre ses ambitions de conquête des marchés, une grande ambition, pour ne pas dire arrogance, de maitrise de l'espace qui l'environne. Ses alliés affichés sont la Corée du Nord, dont on ne sait pas vraiment, du moins dans la diplomatie officielle, les projets, et la Russie, laquelle, guidée par Vladimir Poutine, grignote lentement mais avec aplomb les parts d'influence que l'effondrement de l'URSS avait anéanti. Malgré les divergences, le rapprochement et les projets communs sont évidents. Chine et Russie ont noué une série d'accords de tous ordres, utilisant la vaste zone tampon de la Mongolie, faisant d'Oulan Bator un prospère atelier diversifié et surtout informatique ; un train à Très Grande Vitesse, aux étapes intermédiaires rationnelles, relie Moscou à  Beijin sans obstacles douaniers.  

De l'autre côté, les Etats-Unis ont déclenché de grandes manœuvres « défensives », en principe non agressives : un accord tri-latéral USA-Japon-Corée du Sud garantira désormais le Pacifique Nord de tout acte trop ambitieux. Dans ce contexte, le réarmement est en marche. Une base navale imposante est en fin de construction près d'Ulsan en Corée du Sud, s'ajoutant aux nombreuses positions US au Japon. Ce dernier va, dans ce contexte de méfiance, sans doute être autorisé à faire évoluer sa Constitution dans le sens d'une re-militarisation, afin de faire face aux éventuelles attaques chinoises au nord de l'archipel et dans la mer intérieure le séparant de la Chine, laquelle à coup d'extravagantes plates-formes maritimes ronge progressivement les frontières de souverainetés réciproques, sans aucune négociation. Situation extrêmement dangereuse, virant souvent à l'affrontement direct, génératrice d'interminables conflits d'influence. En refermant les espaces maritimes sous la souveraineté des Etats on s'expose à des conflits de plus en plus nombreux, d'autant que les intérêts sont existentiels : la recherche et l'appropriation de ressources alimentaires et énergétiques.

Dans la zone Sud Pacifique, les Etats-Unis s'appuient sur les nombreux ilots récupérés dans les accords de paix de 1945/46 ainsi que sur les jeunes Etats archipels disséminés, tels Tuvalu, Fidji, Samoa, Vanuatu, Kiribati, etc., en coopération avec le Royaume Uni, la Nouvelle Zélande et l'Australie, laquelle surveille tout ce petit monde avec une bienveillante vigilance. C'est dans ce cadre de sursaut défensif et de réarmement que l'Australie a passé commande de sous marins nucléaires français considérés comme l'arme absolue sur le marché de la défense.

Mais le mystère Pacifique le plus étrange est, malgré cette commande mirifique négociée de longue date, le silence et la marginalisation de l’État français. Pourtant la France est, après les Etats-Unis, l’État ayant le plus vaste espace maritime dans l'Océan Pacifique depuis les quatre Conventions de 1958 relatives au droit des espaces maritimes, puis avec l'Accord de Montego Bay de 1982. La tendance à l'appropriation des espaces maritimes par les Etats-nations s'est considérablement étendue, à tel point qu'un espace comme la Méditerranée est  maintenant presque totalement appropriée, c'est à dire sans haute mer « in-appropriable » ouverte à tous, non soumise à la souveraineté des différents riverains. Cela, se comprend, dans un but d'exploitation économique des ressources et de sureté. La largeur de la mer territoriale, souveraineté exclusive de l’État riverain a été portée à 12 milles marins, puis depuis les années 1980 la protection du plateau continental adjacent a été portée à 200 milles, extensibles en fonction de « la morphologie des fonds marins » et de l'environnement. La France « administre et surveille » plus de 10 millions de kilomètres carrés dont 4 millions rien que pour la Polynésie (les 4 décrets du 25 septembre 2015) ainsi que 7.000 kilomètres de rivages. Or l'influence française apparaît plus que résiduelle dans un espace devenu très stratégique. Son absence dans le  Trans Pacifique Partnership  étonne, alors que les archipels sous son autorité souveraine, en plein milieu de l'océan présentent d'indéniables intérêts économiques (escales, entrepôts)) et stratégiques. Certes, il existe bien quelques bases françaises avec des radars et outils de surveillance « sur zone » ; toutefois les moyens permanents de surveillance et d'intervention restent trop limités. De toutes façons les services français de renseignement n'appartiennent pas au Groupe anglo-américain (le fameux Big Five) regroupant USA, Canada, Australie, Nouvelle Zélande et Royaume Uni, grand surveillant océanique et satellitaire sous la direction de la NSA. Certes, notre Défense y a quelques « entrées » mais la coopération est loin d'être honnête. Nous en sommes restés au XXème siècle alors que dans l'immense Pacifique se jouera certainement une grande partie des contours du XXIème siècle. Il reste à savoir si la France aura la volonté, et surtout l'autorité et les moyens pour rester acteur dans ce nouveau Grand Jeu. [2]

Une fois de plus, l'avenir et l'influence de l'Europe se jouent « en dehors d'elle », dans ce jeu de go, subtil et à l'aspect délibérément embrouillé. Les stratégies sont pourtant significatives. Ne jamais oublier, même dans les plus beaux débats théoriques, que plus de la moitié de la population (jeune) du monde vit dans cet Est lointain et que près de la moitié de ce que consomment les Européens, des pommes aux voitures, de l'électroménager aux jeux video, des vêtements aux iphones, etc., provient de ces zones lointaines dépendantes de la Paix Pacifique.

 

Professeur Françoise Thibaut
Membre de l'Académie des Sciences Morales et Politiques

 

[1] Pascal LAMY, ancien directeur général de l'Organisation Mondiale du Commerce , président d'honneur du think thank Notre Europe de l'Institut Jacques Delors, intervenant à l'Institut de France dans le cadre du Groupe de travail Ethique et Economie de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (ASMP), présidé par Bertrand Collomb, le 18 avril 2016.

[2]  Par ailleurs, la France, en tant qu'autorité souveraine en Polynésie, reste sujette à nombre de revendications et contestations, dont certaines ancrées depuis la période coloniale. On peut y ajouter les désastres économiques et démographiques ainsi que la période des essais nucléaires : l’Église protestante polynésienne (Maohi) a conclu son 132ème synode ( Aout 2016) en prévoyant d'attaquer la France devant la Cour pénale internationale de La Haye pour crimes contre l'humanité en raison des conséquenses des essais nucléaires dans l'archipel. Elle prévoit aussi de déposer plainte auprès de l'ONU.