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Les lettres d'Alep

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31 mai, 2018
Note de lecture
Leslie Varenne


L’ouvrage de Nabil Antaki et de Georges Sabé, deux Frères Maristes, est un beau livre avec de beaux mots pour raconter la souffrance et l’horreur. Il ressemble terriblement à leur ville : belle malgré les ruines. Ce recueil de leurs lettres envoyées à leurs amis de l’extérieur de juillet 2012 à septembre 2017, est une chronique des années de guerre dont même le lecteur averti ne ressort pas indemne.

 

 

« L’avion partira et toi, tu resteras ... »

 C’est à la mi-juillet 2012 que la guerre frappe à leurs portes : « La ville est encerclée de tous côtés. On risque d’être enlevé et tué. Les gens ont peur… Une peur qui déprime, qui paralyse, qui tue… » Dès lors, une foultitude de questions se posent : « Partir, où quand comment, que prendre et que laisser ? Qui prendre et qui laisser ? » Georges Sabé s’interroge, qu’adviendra-t-il de lui s’il se décide à quitter son pays ? : « - Heureusement pour eux que je sois, moi le déplacé et qu’ils soient, eux, les installés. Ils me serviront, ils feront leur devoir humanitaire, même leur devoir religieux. Ils seront quittes avec leur conscience. - Heureusement pour eux que je sois moi le déplacé, car l’infime de leurs surplus sera un don, une générosité… » Les avions sont partis sans eux mais ces réflexions autour de l’exil reviennent comme un mal lancinant tout au long des 260 pages.  Au plus fort de la guerre, lors de ces moments où se mêlent colère, lassitude et désespoir, Nabil Antaki, s’interroge : « Sommes-nous des héros ou des idiots ? Reste-t-il encore un espoir à une ville normale ? A un retour à la paix ? »

Les lendemains qui n’arrivent pas…

Ils sont restés et ils ont agi aux côtés de nombreux bénévoles, leurs « frères », chrétiens, laïcs, musulmans. Ils ont pris le nom de « Maristes bleus » à cause de la couleur du tee-shirt qu’ils portent en signe de reconnaissance. Ils apportent leur assistance dans un quartier appelé « Jabal Al-Saydé » par les chrétiens et « Cheikh Maqsoud » par les musulmans, et aident toutes les ethnies : Kurde, Kourbate, Arabe, Turkmène. Ces Frères Maristes ont fait le choix de la solidarité et non de la charité et les valeurs qu’ils déclinent devraient servir de bréviaire à nombre d’ONG : « respect de l’autre, le traiter en frère, non en bénéficiaire – humilité - abandon de toutes formes de paternalisme - aucun piastre n’est dépensé en frais administratifs ni de fonctionnement ». Jamais, ils n’ont imaginé que la guerre durerait si longtemps, qu’ils auraient tant à faire, qu’ils seraient confrontés à tant de drames humains, tant d’enfants tués ou handicapés à vie par ceux qu’ils appellent « terroristes » et que la presse occidentale nomme « rebelles modérés ».

« Alep rue de la honte, immeuble de la misère, étage de la souffrance »

Lorsque lesdits « rebelles » se sont emparés des quartiers Est et Sud de la ville en juillet 2012, 500 000 personnes ont fui, 200 000 se sont repliées en zone gouvernementale, les autres se sont déplacées à l’intérieur de la Syrie ou se sont réfugiées à l’extérieur du pays. Il restait donc 250 000 personnes dans ce qui a été appelé Alep Est et 1,5 million à Alep Ouest. Tout au long de l’ouvrage, les auteurs décrivent le martyr de cette partie de la ville, une souffrance totalement ignorée, parce ces Aleppins-là ne vivaient pas du bon côté de la « communauté internationale ». En décembre 2012, l’aéroport ferme et la route est impraticable à cause des combats ou des multiples check-points tenus par les milices de l’ASL, Daech et consorts. Le Gouvernement syrien ouvrira, en 2013, la route Khanasser qui relie Alep à Homs pour lever le blocus et ravitailler leur ville, c’est un véritable cordon ombilical. Mais lorsque ce point de passage est fermé, tout manque à nouveau, nourriture, essence et sans fioul, pas de chauffage mais également pas d’eau, puisque les pompes ne peuvent pas fonctionner. En août 2016, le blocus est une fois de plus total. Nabil Antaki interroge : « Est-ce que les gouvernements occidentaux vont protester, s’indigner, menacer, présenter une résolution au Conseil de sécurité pour demander la levée du blocus d’Alep (Ouest) qui compte 1 500 000 habitants, comme ils l’avaient fait il y a dix jours quand l’armée syrienne encerclait Alep-Est prétextant la survie des 250 000 habitants de cette région ? – Un million cinq cent mille personnes sans eau, je me demande s’il faut le qualifier de crime de guerre ou de crime contre l’humanité. » A toutes ces privations s’ajoutent, la peur et l'effroi, les bombes, les bonbonnes de gaz lancées au hasard, les snipers qui tirent à vue sur tous les civils qui passent dans la mire de leur fusil, les massacres comme ce jour du 9 juillet 2016 où les terroristes ont lancé des roquettes sur une place d'un quartier populaire : 43 morts, 300 blessés, ou cette pluie d’obus sur une école, 10 enfants morts et le silence médiatique qui s’ensuit…

Le livre se termine sur une note d’optimisme mesuré et envisage la reconstruction des personnes comme des lieux… Mais la guerre n’a pas encore dit son dernier mot, l’avenir du pays reste incertain, la semaine dernière encore, une pluie de roquettes s’est abattue sur Alep… 

 

Les Lettres d'Alep, Nabil Antaki, Georges Sabé

Ouvrage publié aux éditions l'Harmattan

Tags:
alep, syrie