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La Russie opére un retour spectaculaire en Afrique subsaharienne

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03 septembre, 2018
Note d'analyse
Leslie Varenne


En octobre 2016, dans le cadre de l’activité de son Institut, l’IVERIS avait reçu, lors d’une réunion privée, un diplomate russe. Aux questions posées sur la place de la Russie en Afrique, le représentant de la Fédération de Russie, s’était montré un brin nostalgique, déplorant la disparition de l’influence de Moscou sur le continent depuis la fin de la guerre froide. A peine deux ans plus tard, il est difficile d’établir une liste exhaustive des dizaines de coopérations russo-africaines, dans les domaines militaires, énergétiques, miniers ou encore nucléaires, signées ou en passe de l’être. Le mémorandum paraphé, en juillet 2018 lors du sommet des BRICS à Johannesburg, avec la Communauté de Développement de l’Afrique australe (SADC) est sans doute l’un des accords les plus marquants. Cette organisation régionale très influente compte 16 pays et non des moindres, comme l’Afrique du Sud, la République Démocratique du Congo (RDC) ou encore l’Angola. Ce qui surprend, c’est la vitesse avec laquelle ces partenariats ont été effectués, la plus grande partie ayant été ratifiée entre 2017 et le premier semestre 2018. Avant la chute du mur, Moscou avait signé 37 pactes d’assistance technique et économique et 42 accords commerciaux, aujourd’hui, elle n’est pas loin de renouer avec ses scores d’antan.

Excepté en RDC où les Congolais voient d’un mauvais œil un soutien russe au président Kabila, après l’accord de coopération militaire passé entre les deux Etats, la majorité des opinions publiques des pays concernés regarde goguenarde cette avancée, pas fâchée de voir les anciens colonisateurs et les USA se faire coiffer au poteau. Les dirigeants occidentaux, eux, déjà passablement agacés de ne pouvoir contenir la Chine sur le continent, s’irritent et s’alarment. Faut-il comprendre les récents voyages de Theresa May et d’Angela Merkel en Afrique à l’aune de cette sourde inquiétude ? (1)

Les cinq chefs d'Etats, Brésil, Inde, Chine, Russie, Afrique du Sud, au sommet des BRICS à Johannesburg en juillet 2018.

 

Le pied dans la porte

Ce retour de la Russie en Afrique subsaharienne s’opère d’Est en Ouest et du Nord au Sud avec des coopérations très diverses. Parfois, comme au Tchad, c’est une simple coopération militaire portant sur la formation, les blindés russes ne sont pas entrés à Ndjamena ! Cela reste néanmoins très étonnant puisque le QG de la force française Barkhane est toujours basé dans la capitale tchadienne et que des militaires américains y sont présents également (2-3). Parfois les projets sont plus lourds comme en Ouganda qui a signé, en juin 2017, un  protocole avec Rosatom, portant sur le nucléaire civil (4). Le rapprochement entre Moscou et Kampala qui s’établit dans de multiples domaines est lui aussi surprenant puisque jusqu’alors le président Museveni passait pour être un des plus fidèles alliés des États-Unis dans la région. Au Soudan, aux Seychelles, en Guinée Conakry, c’est dans le secteur minier que des accords ont été passés. A Madagascar, la Russie investit dans la santé en attendant de pouvoir, comme elle le souhaite, s’implanter dans le port de Toamasina pour avoir un accès à l’océan Indien (5). En Côte d’Ivoire, Moscou, par l’intermédiaire de la banque VTB, vient d’accorder un prêt de 132 millions d’euros pour rénover les hôpitaux. Bien entendu, il y a aussi la Centrafrique où l’arrivée de l’armée russe a fait couler beaucoup d’encre (6); le Burkina-Faso qui a signé une coopération militaire lors du Forum de l’armée russe en août dernier, etc. (7)

Dans plusieurs secteurs notamment ceux des mines, de l’énergie ou du nucléaire, la Russie se retrouve en concurrence avec son « allié » chinois. Se marcheront-ils sur les pieds ? Il n'est pas impossible que ces points aient fait l’objet de discussions bilatérales, avec partage des rôles à la clef, dans le cadre de la stratégie des BRICS pour étendre leur influence à toute l’Afrique. 

 

Retour sur l’investissement syrien

A étudier de près ces coopérations, cela donne l’impression d’une avancée tous azimuts, anarchique, sans stratégie géographique ou sectorielle. Mais la fulgurance avec laquelle s’opère le redéploiement de l’influence russe sur le continent africain prouve le contraire. La réémergence de l’axe Russie/Afrique, perdu lors des années Elstine, est non seulement une revanche sur une histoire amère mais fait partie intégrante de la stratégie du Kremlin pour renforcer son influence mondiale. Si elle se concrétise aujourd’hui, cette volonté n’est pourtant pas nouvelle. Dans le passé plusieurs tentatives de retour avaient déjà eu lieu : en 2006, avec la visite de Vladimir Poutine au Maroc et en Afrique du Sud ; puis avec celle de Dmitri Medvedev en 2009 en Angola et au Nigéria. A cette occasion, il avait annulé une dette de 20 milliards de dollars des pays africains. Mais les avancées restaient plus que timides, Moscou se contentant de renouer des liens avec des pays historiquement très liés à l’ex-URSS, comme le Zimbabwe, la Guinée Conakry ou encore l’Angola (8). En 2011, l’arrivée de l’Afrique du Sud au sein des BRICS a permis à la Russie de renforcer son axe africain, mais il faudra attendre tout de même la fin 2016, et surtout 2017, puis 2018 pour que les coopérations pleuvent. Ce qui correspond aux victoires de l’armée russe en Syrie et à la preuve de la constance du Kremlin envers son allié, Bachar al-Assad. En privé, certains officiels d’Afrique de l’Ouest rencontrés ne s’en cachent pas : plus encore que le retour de la Russie sur le plan militaire, c’est cette fidélité, contre vents et marées, qui a séduit les Chefs d’Etat.

 

Le retour de bâton

Ce qui était impensable dix ans plus tôt est devenu une réalité, les Présidents des anciennes colonies françaises appellent Moscou à l’aide. Après le président centrafricain Touadera, c’est au tour du Nigérien, Mahamadou Issoufou. Cette demande ne manque pas de piquant. Selon la Lettre du Continent du 18 juillet 2018 « Issoufou actionne Poutine pour sortir du guêpier terroriste » ! Pour rappel, l’armée française est à Niamey et le Chef de l’Etat nigérien a accepté sur son sol, à Agadez, la plus grande base de drones US du continent et a même autorisé à armer ces aéronefs (9). Les forces spéciales américaines sont sur place, ainsi qu’une base allemande et des militaires italiens. Dans ce contexte, l’arrivée de l’ours Russe ne ferait-il pas un peu désordre ? Mahamadou Issoufou souhaite demander également à Vladimir Poutine « d’influer auprès de Washington pour que la force G5 Sahel soit placée sous le commandement de la Minusma » ce qui aurait pour conséquence directe de sortir la France du dispositif (10); Emmanuel Macron s’étant placé de fait comme le parrain de cette force africaine (Mali, Niger, Mauritanie, Tchad, Burkina-Faso) dite "souveraine"…

En réalité, la France paye cher sa politique africaine erratique de ces 15 dernières années. Elle paye cash, les guerres libyenne et ivoirienne de 2011 ; le départ précipité de la force Sangaris en octobre 2016 en Centrafrique alors que cet Etat n’était pas sécurisé ; son intervention militaire au Mali qui a tourné au mieux au bourbier au pire à l’échec patent. Elle paye également son aveuglement volontaire devant les fraudes électorales commises par des chefs d’États autoritaires dont les peuples ne veulent plus. Elle paye encore sa condescendance, bien que les Présidents successifs s’en défendent. De Nicolas Sarkozy et son discours de Dakar à Emmanuel Macron sur la démographie africaine, tous se sont posés en donneurs de leçons. Ces discours ne sont plus entendables ni par les présidents en exercice ni par l’ensemble des sociétés.

 


Le Président Gabonais, Ali Bongo Ondimba avec Vladimir Poutine, à Moscou, le 14 juillet 2018, pour une visite d'amitié et de travail.

 

La quadrature du cercle

Ces erreurs servent le Kremlin sur un plateau. Vladimir Poutine surfe sur toutes les fautes graves commises par les Occidentaux et les désordres qu’elles ont engendrés. Soixante ans après les indépendances la majorité des Etats d'Afrique subsaharienne ne connaît ni la paix, ni le développement, ni la démocratie et ce malgré les discours moralisateurs de ces Occidentaux sur cette démocratie, les droits de l’homme etc. Les chefs d’État comme la majorité des peuples voient donc le retour de la Russie d’un bon œil mais pour des raisons absolument contradictoires. Les premiers signent des coopérations en espérant que Vladimir Poutine leur permettra de rester accrochés à leur fauteuil. Les seconds tablent sur l’histoire de la Russie qui n’a jamais été un pays colonisateur en Afrique, et qui a toujours défendu les luttes d’indépendances de Lumumba à Modibo Keita. Ils attendent donc une non-ingérence, le respect de leur souveraineté et la possibilité d’en finir avec les fraudes électorales et les présidents à vie.

A ce titre, les élections prévues pour le 23 décembre 2018 en RDC seront un test grandeur nature. Comment Moscou s’y prendra-t-elle pour rester fidèle à son nouveau partenaire sans pour autant s’ingérer dans la politique intérieure de Kinshasa au détriment des Congolais ?

 

Conclusion

En décembre 2017, le département de l’Intérieur et la Commission géologique US ont publié un rapport alarmant : les États-Unis sont dépendants à 100 % des importations de certains minerais, comme le tantale, le cobalt, le manganèse et autres terres rares (11-12). Or, ces minerais sont indispensables pour l’industrie américaine que ce soit dans l’aviation, l’armement, les véhicules électriques et les téléphones portables. Pour les États-Unis cette question est devenue un problème de sécurité nationale, d’autant qu’ils se retrouvent à la merci de la Chine premier producteur, mais également de la Russie et de l’Afrique. A l’heure où les US luttent désespérément pour garder leur hégémonie mondiale, les voilà dépendants… des BRICS ! En prime, un pays comme la RDC, qui assure, à lui seul, 66% de la production mondiale de cobalt, et qui depuis son indépendance était la chasse gardée des USA, change d’alliés et se choisit des partenaires chinois et russes. Il serait étonnant que cette nouvelle donne, passe comme une lettre à la poste. Après la guerre commerciale déclarée à la Chine, les sanctions à l’encontre de la Russie, un regain de tension n’est pas à exclure.

 

Leslie Varenne

 



(1) Au passage, il est intéressant de noter que cela fait 40 ans qu’aucun Premier ministre ne s’était rendu au Kenya, ancienne colonie de l'empire britannique avant la visite de Theresa May. https://francais.rt.com/international/53652-theresa-may-degaine-nouvelle-danse-mouvement-atrocement-bizarres-video

(2) http://www.camerounliberty.com/cooperation-le-pivot-du-tchad-vers-la-russie-2/

(3) Le QG du G5 Sahel devrait déménager à Wour dans la région du Tibesti dans le nord-est du Tchad. 

(4) http://www.monitor.co.ug/News/National/Uganda-Russia--nuclear-agreement/688334-3978476-4avp59z/index.html

(5) https://www.lexpressmada.com/29/05/2018/cooperation-la-russie-investit-dans-la-sante-a-madagascar/

(6) https://www.courrierinternational.com/article/influences-la-centrafrique-terre-de-lutte-entre-la-russie-et-la-france

(7) https://www.youtube.com/watch?v=EZvdPiTPc8A

(8) En 2014, les contrats de défenses russes en Afrique subsaharienne ne représentaient que 2% de l’ensemble des exportations mondiales russes.

(9) https://theintercept.com/2018/08/21/us-drone-base-niger-africa/

(10) La Lettre du Continent du 18 juillet 2018

(11) https://www.doi.gov/pressreleases/groundbreaking-report-us-reliant-china-russia-other-foreign-nations-many-critical  

(12) https://www.insidesources.com/americas-troubling-growing-reliance-foreign-minerals/ 

 

 

 

 

 

Tags:
afrique, chine, rdc, russie, etats-unis, france