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Alstom, fin de partie ?

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21 mai, 2018
Note d'analyse
Loïk Le Floch-Prigent


Les dernières nouvelles tombent, les fameuses co-entreprises avec General Electric deviennent la propriété exclusive des Américains, Alstom-Transport, en pleine forme financière, s’intègre dans l’Allemand Siemens, et STX, Les Chantiers de l’Atlantique, deviennent une partie de l’Italien Ficantieri. General Electric comprime l’activité hydraulique d’Alstom, s’interroge rétrospectivement sur l’intérêt de cette acquisition et la Commission Parlementaire Française conclut sur des interrogations, dont certaines sont contradictoires, pendant ce temps le bouc émissaire purge sa prison aux USA. Beau résultat pour notre pays et on s’interroge sur notre capacité aux uns et aux autres de peser sur des décisions stupides, irraisonnées, irresponsables qui finissent par produire les conséquences annoncées : un désastre national d’un des fleurons de notre industrie.

 

 

 On a bien compris depuis mon premier article sur le sujet « Le mouton noir se rebiffe », que je ne me résigne pas facilement et donc, comme dans une partie de tennis, j’attends le set suivant pour savoir si nous avons une chance de renverser le score et d’avoir, de nouveau, une industrie florissante dans ces secteurs essentiels où notre compétence est indiscutable.

En ce qui concerne le transport ferroviaire et la construction navale, il faut désormais concevoir l’avenir sous le drapeau européen et veiller à ce que Siemens et Ficantieri aient intérêt à tenir leurs engagements. Je n’ai aucune confiance dans les promesses, je crois, par contre, et je l’ai écrit sur Siemens, que la réputation d’Alstom à travers le monde justifie pleinement de mobiliser les compétences ferroviaires européennes autour d’Alstom Transport.

Pour l’énergie, cédée à General Electric et désormais gérée par cette dernière sans enthousiasme, rien n’est définitif, loin de là, tout va dépendre de notre analyse et de nos décisions.

Revenons quelques instants sur l’histoire de ces dernières années. Il est clair désormais qu’après avoir été sollicité par le gouvernement, Bouygues est devenu l’actionnaire minoritaire de référence d’Alstom. La stratégie proposée a été de se séparer des Chantiers Navals immédiatement, et de rester avec l’énergie et les transports. Pour un groupe de BTP ce n’était pas absurde car les infrastructures, en particulier les centrales nucléaires, demandent beaucoup de béton. Mais cela supposait, pour marcher, que Alstom et Areva se rapprochent et que les activités Télécom (Bouygues Télécom) continuent à progresser sans trop d’efforts. Des querelles d’egos très Corps des Mines ont empêché le rapprochement Alstom-Areva, tandis que le gouvernement augmentait le nombre d’acteurs Télécom et affectait ainsi la rentabilité du Groupe tout entier.

Pour Bouygues les Télécoms sont prioritaires et la conséquence c’est qu’il ne pourra plus accompagner le développement d’un Alstom solitaire. C’est l’explication de la « stratégie » de dislocation d’Alstom. Comme le dit le Président d’Alstom de l’époque « il n’y a pas le feu au lac » ! C’est vrai, en revanche pour Bouygues, il y a le feu car il faut investir lourdement dans le téléphone, il faut donc sortir d’Alstom, et le responsable d’Alstom en tire des conséquences légitimes mais inexplicables si l’on oublie l’argument essentiel. La pression « amicale » du DOJ (Department Of Justice des USA), en incarcérant un cadre dirigeant d’Alstom à son arrivée sur le sol américain permet de faire comprendre qu’une accélération du processus ne serait pas inutile… Quoi qu’il en soit tout ce qui se passe après n’est qu’habillage, cinéma, de la compétition possible avec Siemens-Mitsubishi jusqu’aux co-entreprises qui ont pris fin récemment dans le silence le plus total.

Mais rien n’a été résolu pour autant et les trois problèmes posés depuis le départ par le dépeçage d’Alstom prennent tout leur sens après les dernières décisions des Américains concernant la politique commerciale et la politique étrangère. Nous avons une politique énergétique autonome mais elle est désormais dépendante de l’attitude de General Electric, compagnie américaine qui va devoir choisir entre l’obéissance aveugle aux règles de son pays ou l’accompagnement en France et à l’étranger des intérêts français et européens.

- les turbo-alternateurs « nucléaires », c’est-à-dire les matériels appelés « Arabelle » conçus et fabriqués par les Français équipent plus de la moitié des centrales nucléaires mondiales (1). Les constructeurs de centrales nouvelles sont majoritairement aujourd’hui les Chinois et les Russes. Quelle peut-être la réponse de General Electric à une demande de Rosatom (Russe) d’acquérir un matériel Arabelle ? Regardons avec attention les accords General Electric/Alstom bénis par les pouvoirs publics français, la réponse n’est pas évidente.

- Le département hydraulique d’Alstom est en fusion avec un dégraissage de moitié de l’effectif mondial. Mais c’est une compétence française d’excellence et des équipements de « premier mondial ». Les pays concernés par une augmentation de cette « énergie renouvelable » sont en priorité l’Iran, la Russie et les pays de l’Est, ex-soviétiques. General Electric n’est pas dans la meilleure position politique pour soutenir ces activités et rechercher des candidats. Si ces candidats sont Chinois, que faisons-nous ? Si ce sont les concurrents allemands ou autrichiens qui arrivent, quelle sera notre réponse ? Je rappelle que nos ingénieurs sont considérés comme les leaders mondiaux de l’activité.

- Enfin nous avions investi dans les « smart grids » qui permettent de réguler les réseaux électriques avec l’augmentation des sources, les circuits courts, les exigences d’économies d’électricité… Cette activité est par nature liée aux accords « climat » désormais dénoncés par les Américains. Nous n’étions pas les meilleurs européens avec Alstom, mais il est clair que le marché va être « tiré » par les pays qui ont signé les perspectives « bas carbone ». Considérons-nous que nous favorisons les Européens ou nous souvenons-nous que le département « smart grids » est d’origine française ? On peut aussi vouloir avoir « notre industrie » compte tenu de la grandeur du marché français… Voulons -nous recréer une dynamique nationale, en nous appuyant, par exemple sur Schneider Electric qui avait gardé la moitié de l’activité d’origine…

Ce n’est pas la politique affichée par les Américains qui nous permet de répondre à ces trois questions, mais ne pas y réfléchir est une faute politique pour qui est responsable de notre avenir. En réglant le dossier Alstom nous avons oublié la France. Celle-ci se rappelle désormais au bon souvenir des responsables. On ne peut pas avoir une politique énergétique sans politique industrielle, si nous voulons pouvoir décider de l’une il faut avoir les moyens de décider de l’autre. J’ai suffisamment critiqué les décisions prises sur Alstom pour pouvoir dire aujourd’hui que rien n’est perdu, rien n’est jamais perdu, tant que la France existe encore...

(1) https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/61-la_turbine_arabelle_ou_lindependance_technologique_francaise 

Tags:
alstom, arabelle, etats-unis, general electric, industries stratégiques