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Donald contre Donald : du gaz dans la sécurité

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16 décembre, 2016
Note d'analyse
Bruno Husquinet


En Europe centrale, les espoirs nés des promesses de développement économique au sein de l’UE, souffrent du vent froid de la disette économique ambiante. En revanche, au niveau sécuritaire, la région allant de Tallin à Sofia se militarise à grande vitesse pour répondre à l’ « agression russe ». En outre, la crise liée à l’afflux de migrants et le repli nationaliste contribuent à cette militarisation. La fée Pétrole vient cependant de refaire son entrée avec l’annonce de Rex Tillerson, CEO d’Exxon, comme chef de la diplomatie américaine.

 Donald Tusk, Président du Conseil européen, caricaturé sur twitter.

 

Du Pacte de Varsovie au Sommet de Varsovie

Au début du mois de septembre 2016, la chaîne télévisée ARTE a diffusé un reportage sur les groupes de défense civile en Pologne. Il s’agit de plus de 35 000 civils s’entraînant, le week-end, à tirer et à défendre leur pays. Ils contribuent à sécuriser des événements publics et bien que catholiques, ils ne mettent pas trop en avant les questions religieuses. Ces troupes sont graduellement incorporées dans l’armée et selon des sources polonaises, elles pourraient être directement rattachées au Ministre de la Défense, Antoni Macierewicz. Ce dernier s’est réjoui récemment de l’accélération du déploiement de troupes américaines sur son territoire, promis lors du sommet de l’OTAN à Varsovie en juillet 2016. En parallèle, le 15 décembre, il a signé un contrat de plus d’un milliard d’euros pour des équipements militaires avec l’industriel polonais de défense, Huta Stalowa Wola.

Outre la coopération avec l’OTAN, une multitude d’initiatives foisonne entre les pays du centre de l’Europe. En effet, la Pologne, la Lithuanie et l’Ukraine finalisent la création d’une brigade conjointe, la LitPolUkrBrig, qui devrait être opérationnelle dès le début de l’année 2017. Cette brigade incarne le passage symbolique du Pacte de Varsovie au Sommet de Varsovie.

Soutien de l’OTAN en prévention de l’agression russe

La couverture médiatique abonde sur les risques d’une agression russe contre les pays baltes ou la Pologne. L’argument de déterrence sert à expliquer les déploiements de force et la coopération de ces pays avec l’OTAN. Par exemple, les pays baltes abritent trois centres d’excellence de l'Alliance atlantique : cyber à Tallin, communication stratégique (c’est-à-dire : propagande et contre-propagande) à Riga et sécurité énergétique à Vilnius.

En Bulgarie, Boyko Borisov, le Premier ministre a démissionné de son poste en réaction à l’élection du nouveau Président, pro-russe, Roumen Radev. Le résultat de cette élection présidentielle complique un peu la donne pour ce pays membre de l’UE et de l’OTAN. D’une part, le pays vote pour une réorientation en direction de Moscou, pays vers lequel il avait déjà porté ses espoirs lorsque le projet South Stream était en vie ; d’autre part, elle prévoit de remplacer neuf avions de chasse dans les mois à venir, afin de s’aligner sur les standards de l’OTAN. En outre, sur fond de lutte contre l’immigration illégale, soutenue par l’UE, les milices paramilitaires s’organisent à la frontière turco-bulgare, comme l’écrit régulièrement Alexandre Levy, journaliste au journal suisse Le Temps. 

Sa voisine moldave vient également d’élire un président, pro russe, Igor Dodon. Ici aussi, la situation est particulièrement complexe puisque le pays est tiré vers l’Europe et l’OTAN par sa grande sœur roumaine. Cependant dans la région auto-déclarée indépendante de Transnistrie, les troupes russes de maintien de la paix sont toujours présentes. A l’Ouest de la Moldavie, la Roumanie accueille le bouclier anti-missile transatlantique. Tandis qu’à l’Est, au-delà de la Transnistrie, l’Ukraine s’appuie sur l’OTAN pour renforcer ses mécanismes de défense contre la Russie. La Moldavie est donc prise en tenaille entre les politiques de défense commune de l’Ukraine et de la Roumanie qui s’intensifient dans le domaine des missiles et de la cybernétique.

Le front de l’Est

La Russie, quant à elle, n’est pas absente de la région, loin s’en faut. Elle a considérablement augmenté sa présence en mer Noire, à Kaliningrad, et le long de sa frontière avec l’Europe depuis le grand nord arctique jusqu’aux contreforts du Caucase. 

Silencieuse depuis le début du conflit en Ukraine, l’Organisation du Traité de la Sécurité collective a réagi dernièrement face à ces déploiements. Cette Organisation de défense rassemble six pays : l’Arménie, la Belarus, le Kirghizstan, le Kazakhstan, la Russie et le Tadjikistan et tiendra le 24 décembre son prochain sommet des chefs d’Etat. Son Secrétaire général, Nikolaj Bordjouzha a déclaré que le thème de ce sommet à Saint Pétersbourg, portera sur les questions de sécurité régionale, déclarant : « Nous ne pouvons pas rester les témoins passifs et silencieux du fait qu’autour de nous, des pays accumulent des armes ».

Conflit d’intérêt entre pétrole et sécurité

Les prédictions abondent sur le futur des relations américano-russes depuis l’élection de Donald Trump. S’il s’avère exact que le prochain Secrétaire d’Etat sera Rex Tillerson, le CEO d’Exxon, l’Europe risque l’isolement avec ses problèmes sécuritaires sans les avantages économiques. En 2014, l’accord Exxon-Rosneft fut à l’origine de la remise à zéro dans les relations américano-russes. Mais le conflit ukrainien et les sanctions économiques ont brutalement mis fin à ce gigantesque projet d’extraction de gaz et de pétrole en mer de Kara. Quand l’homme d’affaires rencontre l’homme politique, la ligne de conduite s’appelle profit. Si Rex Tillerson, opposé aux sanctions, devient le chef de la diplomatie américaine, il proposera certainement une deuxième remise à plat des relations américano-russes, comme le soulignait Anthony Musa.

Cette situation serait idéologiquement embarrassante pour l’Europe. En effet, l’Europe a embrassé ce paquet de sanctions transatlantiques communes avec les Etats-Unis. Si Washington décidait de lever les sanctions, l’Europe serait forcée de suivre, ce qui mettrait à mal sa crédibilité. En outre, elle devra gérer des tensions énormes en son sein militarisé, car les intérêts économiques sécuritaires et énergétiques se retrouveront décalés l’un par rapport à l’autre. L’équilibre des forces opposant les pro-sécuritaires aux pro-pétrole, penchera en faveur des derniers. L’Italie en proie à une crise politico-économique, présente dans ce cadre un cas intéressant car elle est l’alliée de Moscou sur les questions énergétiques et sécuritaires, notamment en Libye.

Tôt ou tard, la décision de l’UE de prolonger ces sanctions mettra face-à-face Donald Tusk et Donald Trump...

 

Bruno Husquinet


 

Tags:
armement, crise ukrainienne, politique énergétique, relations transatlantiques, russie, ukraine