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L'avenir de l'euro n'est pas assuré

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02 janvier, 2019
Note
Jean-Luc Baslé


A l’occasion du 20ème anniversaire de l’euro, ses partisans se félicitent de son succès (1). Mais, son avenir est loin d’être assuré. Au plan pratique, c’est un succès. Son adoption facilite les transactions commerciales et financières, et abaisse leur coût. Les touristes y trouvent leur compte par la facilité qu’il leur accorde de voyager à travers l’Europe. Mais, économiquement, c’est un échec. De 2000 à 2017, la croissance moyenne de la zone euro (1,3%) est plus faible que celle de l’Union européenne (1,7%), de la Grande-Bretagne (1,9%) et des Etats-Unis (2,0%). Le chômage (9,5%) y est plus élevé qu’en Union européenne (9,0%), qu’en Grande-Bretagne (5,9%) et qu’aux Etats-Unis (6,1%). Le taux de chômage des moins de 25 ans est alarmant : 34% pour l’Espagne, 29% pour l’Italie et 24% pour la France. Seuls, l’Allemagne (9,8%) et les Pays-Bas (10,2%) font mieux. Ces chiffres sont à comparer avec ceux des Etats-Unis (12,8%) et de la Grande-Bretagne (15,3%) (2). Les gilets jaunes sont l’expression de cet échec, même si d’autres facteurs sont à l’œuvre. A quoi tient-il ? A trois causes principales : politique, idéologique et structurelle. En refusant de faire les réformes qui s’imposent pour le sauver, les autorités nationales et européennes le condamnent.

 

 

L’objet de l’euro était d’arrimer l’Allemagne à l’Europe. C’est une idée française. C’est aussi une idée fumeuse qui démontre l’inculture économique de nos élites. Comment peut-on imaginer « arrimer » un pays au travers d’un accord monétaire, sauf à supposer que les Allemands ne comprennent rien à ces choses ? Comme ils les comprennent très bien, ils ont accepté la proposition française en posant leurs conditions… Ils ont fait de l’euro un Deutsche mark qui a changé de nom (3). Cela donne à nos « amis d’outre-Rhin » un avantage compétitif considérable en bénéficiant d’une monnaie dépréciée – l’euro – par rapport au Deutsche mark. La politique économique allemande étant traditionnellement mercantile, les dégâts – côté français – ne se sont pas fait attendre, à preuve l’effondrement de notre outil industriel (4). Là aussi il y a plusieurs causes, mais l’euro en est une, incontestablement.   

En abandonnant l’esprit de solidarité présent dans la déclaration Schuman au profit du néolibéralisme, le traité de Maastricht est une bombe à retardement dont on voit les premiers effets en Italie, en France et dans le reste de l’Europe. Peu l’ont relevé, mais le lien existe (5). A cette disparition de l’esprit communautaire s’ajoute la libre circulation des capitaux qui accroît tout à la fois l’efficacité et l’instabilité de l’économie de la zone. Cette disposition aurait dû s’accompagner d’un fonds de stabilisation pour contrer des mouvements de capitaux intempestifs. Les Allemands s’y sont opposés. Il a fallu attendre la crise de l’euro de 2010 pour qu’ils y consentent a minima.

Structurellement, l’euro est une construction déficiente. La monnaie unique ne répond pas aux conditions posées par l’économiste canadien Robert Mundell dans sa théorie de la zone monétaire optimale qui postule que les nations qui souhaitent avoir une même monnaie, doivent partager une même structure économique. Cela permet aux autorités de réagir par des mesures communes en réponse à un choc externe. La structure de l’économie allemande est différente de celle de l’Italie, sans parler de celle de la Grèce… (6) En l’absence de budget commun, la zone euro ne dispose que du levier monétaire pour répondre aux chocs externes, comme celui de la crise des subprimes. La liberté d’action de la Banque centrale européenne étant limitée par ses statuts, son gouverneur, Mario Draghi, contourna astucieusement le carcan qui lui était imposé en rappelant à ses critiques qu’outre sa mission de veiller à la stabilité des prix, la BCE doit aussi assurer la stabilité du système bancaire. S’il n’intervient pas, plusieurs Etats membres de la périphérie seront en grande difficulté mettant du même coup en danger les banques, leur principal bailleur de fonds. Il lui faut donc aider ces Etats pour préserver la stabilité du système bancaire » (7). Mario Draghi sauva l’euro, pour un temps.

Tout décor a son revers. La Bundesbank accumule sur les pays du sud de l’Europe une créance qui ne cesse de croître. Fin 2017, elle s’élève à près du tiers de son produit intérieur brut avec pour principaux débiteurs l’Italie (481 milliards d’euros), l’Espagne (389 milliards), et le Portugal (81 milliards). La dette publique italienne est notée « qualité moyenne inférieure » par les agences de notation, juste un cran au-dessus de la notation « spéculative », niveau qui la transformerait en « obligations à risque » dans le jargon des marchés financiers. Cela entraînerait un relèvement des taux d’intérêt et accroîtrait le déficit budgétaire. La dette espagnole est notée « qualité moyenne inférieure », soit un niveau au-dessus de la dette italienne. Ces deux nations sont très vulnérables aux chocs externes. Leur situation ne peut que se dégrader lors de la prochaine récession américaine prévue pour 2020 par Ben Bernanke, ancien gouverneur de la Réserve Fédérale.

Il fut un temps où l’euro pouvait être sauvé. Ce temps est révolu. L’Italie et l’Espagne souffrent ainsi que la France, à un moindre degré. Quant à l’Allemagne, elle accumule des créances douteuses sur les nations du sud de l’Europe avec le risque d’être le banquier de l’Europe – risque inacceptable pour les Allemands. Par ailleurs, son avenir n’est plus à l’Ouest mais à l’Est, en Russie, en Chine et en Inde. Ces deux facteurs conduiront ses dirigeants à reconsidérer leur adhésion à la monnaie européenne et, in fine, à reprendre leur liberté pour se concentrer sur les marchés d’avenir. L’euro aura vécu.

Jean-Luc Baslé
Auteur de "L'euro survivra-t-il ?"

Cet article a été initialement publié dans le Cercle des Echos. 

(1)   Sous sa forme immatérielle, le 1er janvier 1999. Les pièces et billets entreront en service le 1er janvier 2002.

(2)   Perspectives de l’économie mondiale – Octobre 2018 (FMI), et Eurostat.

(3)   Se reporter aux statuts de la Banque centrale européenne.

(4)   En 1887, le Parlement britannique a voté le Merchandise Marks Act pour tenter d’y mettre fin, sans résultat.

(5)   « L’existence de l’euro, cause première des ‘gilets jaunes’ » par un collectif d’économistes et d’historiens. Barack Obama a reconnu l’existence de ce lien entre néolibéralisme qu’il appelle Consensus de Washington et mécontentement des populations laborieuses dans un récent échange avec James Baker.

(6)   Cette disparité dans les structures économiques des états membres concentre l’activité dans les nations les plus performantes. Les nations les moins productives se vident de leurs populations qui émigrent vers les états membres à forte capacité industrielle. Cette migration est catastrophique pour certains pays, comme la Grèce ou la Roumanie.

(7)   Jean-Luc Baslé, « L’euro survivra-t-il ? » p. 113.