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Kirghizistan retour sur 27 ans d’indépendance

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09 octobre, 2018
Entretien
Bruno Husquinet


Vingt-sept ans se sont écoulés depuis que le Kirghizistan a accédé à son indépendance. Durant ces trois dernières décennies, ce pays, au cœur de l’Asie centrale, a traversé des heures sombres tant économiquement que politiquement. Bruno Husquinet a dialogué avec Talant Sultanov, directeur du Centre pour les Initiatives Stratégiques et ancien conseiller auprès de l’ex-Premier ministre, Sapar Isaakov. Dans cet entretien passionnant, Talant Sultanov revient sur la situation de son pays ; sur les liens de Bichkek avec ses voisins Russes et Chinois et sur les relations avec les Etats-Unis et l’Europe. Il évoque également la radicalisation de certains jeunes kirghizes partis rejoindre les rangs de l’Etat Islamique.   

 

Crédit photo Samat Durusbekov

 

L‘ancien président Askar Akaev a dominé la scène politique de 1991 à 2005 puis il fut chassé par la "révolution des Tulipes". Kurmanbek Bakiev pris les rênes du pays jusqu’en 2010, puis, a été, lui aussi,  obligé de quitter le pouvoir. Vint ensuite, le gouvernement temporaire de Roza Otunbaeva suivi par celui d’Almazbek Atambaev, élu, il est resté en poste jusqu’à la fin de son mandat en novembre 2017. Enfin, Sooronbay Jeenbekov lui a succédé et est devenu le cinquième président de la République kirghize. L’une de ses premières décisions a été de démettre de ses fonctions le dynamique Premier ministre, Sapar Isaakov, suite à un vote de défiance, bien qu’il ait été élu avec une confortable majorité seulement quelques mois auparavant. Au vu de ces changements, entrevoyez-vous une stabilité politique dans le paysage politique kirghize aujourd’hui ?

La stabilité politique dépend directement du soutien populaire. L’objectif d’Almazbek Atambaev était d’établir un système politique dans lequel le peuple avait confiance, et donc de mettre en place un système électoral transparent. En 2015, le Kirghizistan a testé un système de vote électronique avec une technologie biométrique lors des élections parlementaires. Depuis lors, le système a été utilisé pour les élections parlementaires, présidentielles et locales. La technologie a donc été mise au service d’une volonté politique désireuse de plus de transparence. Auparavant, les élections étaient remises en question et engendraient des manifestations et des violences. Au final, c’était la crédibilité politique des élus qui était minée. Au Kirghizistan aujourd’hui, les résultats préliminaires sont publiés instantanément et les chiffres sont crédibles, à la différence de certains pays qui affichent des records de participation et de vote extrêmement élevés. Au Kirghizistan, nos résultats rentrent dans les normes similaires à celles des pays développés.

Le chemin qui mène à la démocratie a été houleux pour notre pays. Néanmoins, si deux présidents ont été chassés, deux autres ont accepté de quitter leur poste sans tenter de modifier la constitution pour rester en place. Nous avons aussi eu une femme présidente. Cela vaut la peine de le souligner car cet événement met à mal les idées préconçues sur notre région. Le président kirghize est élu directement par le peuple et suite aux réformes, le rôle du président et celui du Premier ministre sont clairement établis et séparés. Aujourd’hui cependant, le parlement est contrôlé en majorité par l’administration présidentielle, de même que pour le bureau du Premier ministre. Nous observons donc des changements indiquant un retour vers un système présidentiel fort. De nouvelles élections parlementaires sont prévues en 2020 et je suis convaincu que le baromètre populaire nous donnera des signaux clairs sur la santé politique de notre pays.

Dans tous les cas de figure, personne aujourd’hui ne veut un retour aux violences passées. En 2010, près de cent personnes ont perdu la vie et environ 600 personnes sont mortes lors du conflit inter-ethnique qui a eu lieu en 2011. Le pays a connu des heures noires et les politiques ont pris conscience que la violence n’était pas une solution. Bien entendu, nous sommes conscientsl que la situation n’est pas idéale, surtout au niveau judiciaire où nous n’avons pas encore réussi à établir un système de contrôle solide, l’un des piliers de toute démocratie. Si sur le papier notre système judiciaire remplit tous les critères démocratiques, en réalité, il reste faible. Les juges ne jouissent pas de l’indépendance nécessaire pour remplir leurs fonctions. L’une des raisons tient dans la faiblesse de notre système législatif. De nombreux hommes d’affaires siègent au parlement et leurs intérêts privés prennent le pas sur leurs responsabilités civiles. Pour ne pas nuire à leurs affaires, ils n’iront jamais à contre-courant. Inversement, ils prendront toutes les décisions qui leur sont profitables, sans considération pour le bien-être du grand public. Prenons, par exemple, le cas de l’ancien Premier ministre emprisonné et accusé de détournement de fonds dans le cadre d’un projet d’investissement chinois. Bien qu’une demande d’enquête indépendante ait été demandée, il y a peu de chance qu’une commission soit mise en place pour les raisons que je viens d’évoquer. Selon l’accusation, lorsqu'en 2013, Sapar Isaakov, à 35 ans, était chef du département des affaires étrangères, il a poussé pour mettre en place le plan de reconstruction pour le système public de chauffage. En réalité, le plan a été initié par le ministère de l’Energie, un accord a été signé par le Premier ministre de l ‘époque et 120 membres du parlement l’ont ratifié. Néanmoins, seul Sapar Isaakov est sur le banc des accusés.

 

Selon la terminologie en usage jadis, le Kirghizistan socialiste bénéficiait de dotations, ce qui signifie que son budget était subventionné par Moscou jusqu’en 1991. Ensuite, le Kirghizistan a été obligé de moderniser son économie, mais beaucoup sont partis chercher du travail à l’étranger. Le plus simple était d’aller en Russie. En 2014, suite aux sanctions économiques contre la Russie, beaucoup de Kirghizes ont perdu leur emploi et sont rentrés au pays. Les transferts d’argent provenant des travailleurs émigrés ont cessé d’affluer. Pouvez-vous nous donner un aperçu de la situation économique et nous expliquer les mesures mises en place par le gouvernement pour assurer la création d’emplois et augmenter l’indépendance économique du Kirghizistan ?

Bien qu’indépendant depuis 1991, le Kirghizistan reste économiquement dépendant de la Russie, son plus grand partenaire commercial et le premier investisseur. Notre population est d’environ six millions d’habitants et un peu moins d’un million travaillent en Russie. Les envois de fonds provenant de ces travailleurs représentent 30% de notre PIB. Ces chiffres approximatifs parlent d’eux mêmes. Le Kirghizistan a récemment rejoint l’Union Economique Eurasienne (UEE) et la Russie a promis de débloquer des fonds pour nous venir en aide. L’UEE offre aussi des avantages au niveau de l’emploi en facilitant l’octroi de permis de travail depuis notre adhésion.

Certes, notre gouvernement devrait se concentrer sur la création d’emploi, mais nos dirigeants privilégient et facilitent l’émigration comme source de travail. Cette solution court-termiste pour résoudre le manque de travail est dangereuse. Au Kirghizistan, l’enseignement est gratuit, mais si la population quitte le pays pour aller travailler sur des chantiers et dans des restaurants en Russie, l’Etat ne profite pas de retour sur son investissement dans l’enseignement. A long-terme, notre fonds de pension ne sera plus alimenté. Il n’y a donc malheureusement pas d’efforts concrets mis en œuvre pour créer de l’emploi, ni de véritable stratégie à long-terme.

 

Selon les experts en terrorisme, 850 jeunes Kirghizes auraient quitté le pays pour regagner les rangs de l’Etat Islamique en Syrie et en Irak. Certains ont d’ailleurs été condamnés à mort par des cours irakiennes récemment. Quel est le profil de ces jeunes et quels plans sont mis en place pour lutter contre la radicalisation ?  

Permettez que je précise d’emblée un élément important. S'il est vrai que de nombreux jeunes possédaient un passeport kirghize, les enquêtes doivent encore démontrer qu’ils étaient vraiment des citoyens kirghizes. Ensuite, la situation a évolué puisque l’Etat Islamique a perdu la quasi-totalité des territoires qu’il contrôlait à son apogée. Ainsi, nous nous concentrons plus sur ceux qui reviennent déçus de leur expérience, si je puis dire. Il semblerait que certains de ces jeunes se sont installés dans d’autres anciennes républiques socialistes où ils se font passer pour des migrants et tentent de recommencer une nouvelle vie dans un environnement russophone.

Les autorités étudient toujours le phénomène pour lequel il n’existe pas de solution rapide. Le profil des jeunes Kirghizes met à mal un certain nombre de clichés car l’Etat Islamique a attiré aussi des gens aisés. Selon les premières conclusions, il semblerait que beaucoup ont été radicalisés à l’étranger, dans les pays où ils sont partis chercher du travail. Isolés et parfois victimes d’actes racistes, ces jeunes travailleurs migrants étaient vulnérables et constituaient une proie facile pour les recruteurs.

Les autorités kirghizes ont choisi une politique inclusive et cherchent le dialogue avec tous les groupes religieux, au lieu de les montrer d’un doigt accusateur. C’est par exemple le cas de Tablighi Jamaat qui n’est pas interdit au Kirghizistan à la différence de certains pays voisins.

Suite à la dissolution de l’Union Soviétique, le regain d’intérêt pour la religion a été fort. Les organisations caritatives islamiques et les mosquées sont apparues dans le paysage kirghize, et jouent en grande partie, un rôle constructif pour empêcher les jeunes de s’engager sur la voie du radicalisme. Telle est la raison pour laquelle les autorités kirghizes maintiennent un dialogue avec eux. La fondation Iman par exemple, donne des bourses d’études à ceux qui désirent recevoir une éducation religieuse formelle pour devenir eux-mêmes des enseignants en religion.

 

La République kirghize est au carrefour entre la Chine et la Russie. Dans les célèbres marchés de Osh et Bichkek, les chalands trouvent des produits venant majoritairement de ces deux pays, et les vendeurs négocient avec aisance en Kirghize, en russe et en chinois. Comme vous l’avez mentionné, le Kirghizistan a rejoint l’Union Economique Eurasienne et abrite une base militaire russe sur son territoire. Le Kirghizistan entretient donc des relations étroites autant avec Moscou que Pékin, tous deux considérés par l’actuelle administration américaine comme des menaces importantes à ses intérêts nationaux. Comment le Kirghizistan parvient-il a trouver un équilibre dans ses relations avec ces grandes puissances ?

Tout d’abord, l’intérêt que les Etats-Unis portent pour l’Asie centrale a considérablement chuté et Washington ne considère plus la région comme l’une de ses priorités. Le Kirghizistan jouissait d’une pertinence stratégique durant le pic du conflit en Afghanistan. Entre 2001 et 2013, la coalition menée par les Etats-Unis avait une base militaire à Bichkek. Dans la foulée, en 2002, la Russie a également déployé une présence militaire. Cela signifie que pendant des années, le Kirghizistan était l’un des rares pays dont le territoire abritait des forces russes, américaines et des autres nations de la coalition. La situation a changé en 2013 lorsque les USA ont modifié leur stratégie et diminué leurs opérations en Afghanistan. Le contrat de location pour la base à Bichkek est également arrivé à expiration et n’a pas été renouvelé, obligeant ainsi les Etats-Unis à quitter notre pays. Rappelez-vous également qu’en 2005, l’Ouzbékistan avait demandé aux Etats-Unis de fermer leur base de support aux opérations en Afghanistan, à Khanabad. Comme nous le constatons, la relation entre les Etats-Unis et l’Asie centrale est compliquée, tiraillée entre d’une part l’idéalisme exprimé au travers de son soutien à la démocratie, aux droits de l’homme et à la liberté de parole ; et d’autre part, le pragmatisme visant la défense de ses intérêts énergétiques et sécuritaires. Quoiqu’il en soit, les Etats-Unis sont présents et maintiennent des programmes d’assistance au travers de l'USAID et des Peace Corps, mais dans des proportions nettement moindres que celles qu’on a connu il y a quelques années.

La politique chinoise peut se résumer en quelques mots. Il s’agit pour Pékin de ne pas contrarier les intérêts russes en Asie centrale. Pékin reconnaît que la région fait partie intégrante de la politique du voisinage proche de Moscou et est une région prioritaire. La Chine investit au Kirghizistan et y exporte ses produits depuis longtemps. La banque chinoise ExIm soutient fortement notre secteur énergétique en modernisant les centrales électriques et le réseau de distribution. La Chine joue également un rôle important dans le développement de notre réseau de transport pour connecter la Chine au Kirghizistan. En réalité le projet des Nouvelles Routes de la Soie a commencé ici, bien avant que la Chine ne présente sa vision de développement économique, « une Ceinture - une Route », qui reliera la Chine avec l’Europe, l’Afrique et le reste de l’Asie.

Le Kirghizistan était une route commerciale pour les produits chinois vers l’Asie centrale et le reste de l’Eurasie, mais l’union douanière entre le Kazakhstan et la Russie nous a mis face à un dilemme. En ne rejoignant pas cette union, nous risquions de nous isoler. Le danger était de voir les droits de douanes augmenter et de perdre l’avantage de notre situation géographique en tant que zone de transit. Inversement, en rejoignant l’union douanière, nous rentrions dans une zone libre de droits de douanes, mais nous perdions également certains avantages tarifaires dans notre relation commerciale avec la Chine. Finalement, le Kirghizistan a rejoint l’union douanière en 2015, ce qui est à mon avis une décision globalement positive dans notre relation avec la Chine et la Russie.

 

L’Union européenne est présente au Kirghizistan et est intéressée à maintenir de bonnes relations avec Bichkek. En 2016, Bruxelles a donné son accord pour établir un système commercial préférentiel, nommé « système généralisé de préférences tarifaires + ». A présent, la République kirghize et l’Union Européenne ont signé le SGP+. Comment évaluez-vous la relation kirghizo-européenne aujourd’hui ?

En effet, avec le SGP+, Bichkek et Bruxelles ont signé un bon accord commercial. En tant que directeur du Centre pour les Initiatives Stratégiques, notre think tank gouvernemental a activement soutenu la demande du Kirghizistan pour obtenir le statut de partenaire commercial privilégié. Selon les termes de l’accord, nous bénéficions d’avantages pour exporter environ 6000 produits libres de taxes douanières. Il s’agit principalement de produits issus des secteurs agricole et textile. En soi, le SPG+ offre une relation spéciale aux pays dont les indicateurs démocratiques sont élevés. Donc, cet accord est aussi une forme de reconnaissance pour nos efforts de réformes. Disons que c’est un geste d’encouragement de l’Union européenne pour soutenir notre transition.

Quant à dire que cet accord a des retombées économiques positives, c’est une autre question. Les standards imposés par l’UE sont très élevés. Si bien qu’à l’heure actuelle, les sociétés kirghizes ont du mal à obtenir les certificats nécessaires pour exporter leurs produits en Europe. Le processus est long, difficile et souvent onéreux pour les producteurs qui préfèrent vendre sur le marché local ou se diriger vers les pays où les standards sont moins exigeants. Etant donné que ces marchés absorbent largement notre production, la motivation pour investir et obtenir les certifications européennes est faible. A ce stade, le Kirghizistan ne tire pas encore pleinement profit de cette offre européenne que représente le SPG+.
De façon plus globale, la relation avec l’Union Européenne et les institutions européennes comme la banque européenne de développement et de reconstruction ou l’OSCE sont bonnes.

 

Crédit photo : Stephen Lioy, grand photographe Kirghize. Vous pouvez retrouver son travail sur ce site : http://www.stephenlioy.com/

 

Terminons cet entretien par une question plus légère. Que représente l’organisation des jeux mondiaux nomades pour le Kirghizistan ?

(Sourires) Les troisièmes jeux nomades se sont tenus en septembre de cette année et le pays entier a suivi et encouragé les athlètes. Le simple fait que les jeux se soient tenus avec succès en dit long sur notre capacité aujourd’hui à organiser un événement d’ampleur internationale rassemblant 77 nations. Je pense que cet événement heureux est aussi une reconnaissance que le Kirghizistan est un pays stable et que nous avons préservé notre capacité à nous unir derrière le sport et simplement profiter de la vie et de notre culture. En parallèle des jeux, s’est tenue une réunion du Conseil Turcique à laquelle des dirigeants de plusieurs pays dont la Turquie, le Kazakhstan et la Hongrie ont participé. Au cours de cette session du Conseil, le nouveau Secrétaire général, l’ambassadeur Baghdad Amreyev a pris ses fonctions. Comme vous voyez, les jeux nomades ont offert une plateforme pour l’utile et l’agréable.

 

 

 

 

 

 

 

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kirghizistan;, chine, russie, etats-unis, europe