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MBS, l'apprenti sorcier

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22 novembre, 2017
Entretien
Bassam Tahhan


Le premier ministre d’un Etat souverain retenu par un autre Etat a été une première extraordinaire dans les annales des relations diplomatiques. Voir Saad Hariri annoncer sa démission à la télévision depuis Ryad tenait du tragi-comique. Tragique car il en va de la stabilité du Liban et plus largement de toute la région ; comique car cela relève d’une bouffonnerie de la part d’un prince héritier, Mohamed Ben Salman, dit MBS, qui n’aura finalement, et malgré les conseils de Jared Kushner, le gendre de Donald TRUMP, réussi qu’à se prendre les pieds dans le tapis. Avec sa médiation, le Président, Emmanuel Macron, a permis aux deux parties de sortir, la tête haute, de cette impasse. Pour autant, le retour de Saad Hariri à Beyrouth ne résout pas la crise libanaise et il reste de nombreuses inconnues. Bassam Tahhan, consultant en géopolitique internationale, décrypte un dossier complexe, sorte de puzzle auquel il manquerait des pièces…

Lorsque Saad HARIRI était à Ryad, Emmanuel MACRON l’a invité, avec sa famille, or, le Premier ministre libanais est arrivé en France sans ses deux adolescents restés en Arabie Saoudite. Comment interpréter l’absence de ces deux enfants ?

Selon moi, le fait que Saad Hariri ne soit venu qu’avec son aîné et pas avec ses deux autres enfants signifie qu’il demeure otage et qu’il fait toujours l’objet de pressions. Mais tout de même, cette affaire met en lumière les incongruités de la politique libanaise où un Premier ministre peut avoir plusieurs nationalités. Saad Hariri a trois passeports : français, saoudien et libanais ce qui pose un vrai problème. Est-ce qu’un Premier ministre peut jouir d’une autre nationalité ? En outre, il ne faut pas oublier qu’il fait également partie de la famille de l’actuel roi. 

Comment analyser cette séquestration ?

Cela fait partie d’un plan américain dessiné depuis longtemps par Donald Trump, sa fille et son gendre Jared Kushner, ils utilisent MBS comme un apprenti sorcier. Si cette affaire tourne mal pour le Liban dans le cas où le parti d’Hariri, le « Courant du Futur » ou d’autres acteurs de la scène libanaise comme Samir Geagea entreraient en conflit avec le Hezbollah, ils essaieront d’étendre ce conflit à l’Iran ou la Syrie. Cette affaire est une sorte de crise du Qatar bis.

Quelle peut être l’issue de cette crise ?

Saad Hariri rentré au Liban le jour de la fête de l’indépendance, avait deux possibilités, maintenir sa démission ou y renoncer. Il a choisi une troisième voie qui consiste à suspendre sa décision, nous revoilà donc à la case départ, la crise libanaise est toujours au-devant de la scène. Cela étant, le Président libanais, Michel Aoun et Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah sortent grandis de cette séquence par la sagesse avec laquelle ils ont géré cette crise délicate et sans précédent dans les relations internationales. Ironie du sort, Saad Hariri se retrouve dans les habits du héros populaire. Autant dire que la séquestration du Premier ministre a eu les effets inverses à ceux escomptés : MBS s’est tiré une balle dans le pied. Il faut donc s’attendre à des répercussions graves dans les semaines à venir concernant la situation intérieure du Royaume Saoudite. Se servir de Saad Hariri pour déstabiliser le Liban était de toute façon une très mauvaise idée. Il faut se souvenir qu’il s’est retrouvé au pouvoir par hasard, il a mis ses pas dans ceux de son père, mais le costume est trop grand pour lui. Il n’est à la hauteur ni en politique ni dans les affaires. Il s’est retrouvé à la tête d’une immense holding et son groupe OGER a fait faillite.

Quel a été le rôle d’Emmanuel Macron ?

Le Président français a joué un coup de maître, il a occupé la scène et a permis à tout le monde d’avoir une sortie honorable. Le Liban retrouve un Premier ministre libre au moins physiquement, ce qui redore le blason d’un Etat qui aurait pu passer comme fantoche dans la mesure où son Premier ministre est arrêté dans un autre pays. Emmanuel Macron est donc gagnant sur tous les tableaux de la scène libanaise du parti de Michel Aoun à celui d’Hariri.  Il est également gagnant du côté de l’Arabie Saoudite car il a offert une porte de sortie à MBS, dont tout le monde a pu s’apercevoir qu’il pratiquait les méthodes d’un Etat voyou.

L’ Arabie Saoudite sort elle totalement perdante de cette séquence surréaliste ?

Attendons de voir la suite, néanmoins l’actualité autour du Premier ministre a permis de masquer momentanément l’extrême fragilité de ce Royaume et ses nombreux problèmes. En effet, cet Etat est englué dans la guerre au Yémen et dans la crise du Qatar ; il a perdu en Syrie malgré les milliards déversés. Enfin « l’affaire Hariri » a permis d’occulter, un tant soit peu, l’incroyable purge des princes réalisée en vue de la difficile succession du prince héritier.  

Les Etats-Unis et Israël, un pays qui s'est rapproché de l’Arabie Saoudite, ont-ils raison de se servir de MBS afin de jouer leur carte stratégique au Proche et Moyen Orient, n’est-ce pas un jeu extrêmement risqué ?

C’est un fait aujourd’hui, les relations entre le royaume saoudite et Israël éclatent au grand jour avec la bénédiction de l’administration trump et la coopération étroite de son gendre Jared Kushner. Effectivement, il y a un risque, celui de déclencher une guerre au Moyen Orient à cause du manque d’expérience de MBS. Cette guerre aurait des conséquences néfastes sur tous les pays de la région et notamment sur Israël qui serait peut-être obligé d’adopter une riposte nucléaire. Néanmoins quoi que fasse MBS, ce ne pourrait être que bénéfique pour les USA et Israël car la désagrégation des différentes entités au royaume saoudite irait dans le sens du rêve du Moyen Orient tant désiré par les néoconservateurs et donnerait peut-être une chance à Israël d’annexer des territoires qui iraient jusqu’aux côtes de la mer rouge de ce royaume.

 

 

 

 

 

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arabie saoudite