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Swing moldave : un pas à l’Est

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21 novembre, 2016
Note d'actualité
Bruno Husquinet


La Moldavie vient d’élire un président misant plus sur Moscou que sur Bruxelles. Néanmoins, la situation économique, sécuritaire et géographique complexe de Chisinau l’empêche de basculer dans un camp ou dans l’autre. Le gagnant, Igor Dodon, est un homme politique de gauche bénéficiant du soutien de l’Eglise. Son programme de développement socio-économique est basé sur le constat que la Moldavie souffre d’une désindustrialisation, d’une stagnation de développement et d’un niveau de vie peu élevé. Il s’agit donc de relancer l’industrie, qui s’est écroulée durant les années 1990, et d’éviter un sur-endettement de l’Etat. Le PIB de la Moldavie dépend à 43% de ses exportations et selon le nouvel élu, les exportations vers l’UE n’ont pas sensiblement augmenté malgré l’accord de libre-échange mis en place en septembre 2014. En outre, ce rapprochement avec l’UE a desservi les exportations vers la Russie, qui a imposé des sanctions et des limitations sur les produits moldaves. Igor Dodon propose donc d’intégrer l’Union économique eurasienne tout en conservant des accords avec l’UE, à l’instar du Kazakhstan.

Igor Dodon

 

La perdante, Maia Sandu, est une femme politique libérale qui n’a, comme son rival, qu’une petite quarantaine d’années. Sa vie professionnelle s’est donc déroulée dans le contexte de l’après Union Soviétique. Ancienne économiste à la Banque Mondiale, elle a servi trois ans comme ministre de l’Education, et était au deuxième tour la candidate des trois partis pro-européens. Rien d’étonnant alors à ce que son programme vise l’intégration européenne. L’autre partie de ce programme s’attaquait à l’endiguement du paupérisme et à l’élimination de la corruption de ce pays considéré comme le plus pauvre d’Europe par la Banque Mondiale. Malgré un soutien clair de quelques généraux, elle a dû céder la place à son rival qui l’a emporté avec 52% des voix.

Le milliard « perdu »

En 2014, une fraude bancaire d’un milliard de dollars a provoqué une onde de choc dans le pays et a entraîné le départ du Premier ministre, Valeriu Strelet, quelques mois après sa prise de fonction. Si le scandale a pris tant d’ampleur, c’est parce que le PIB de la Moldavie est de 8 milliards seulement. Quelques escrocs, non encore jugés car l’enquête est toujours en cours, ont emprunté l’équivalent d’un milliard de dollars, qu’ils ont siphonné  hors du pays causant la quasi faillite de trois banques et obligeant la Moldavie à faire appel aux institutions internationales. En réaction à ce « rapt du siècle », la population est descendue dans la rue pour dénoncer l’oligarchie et la corruption. Comme l’indique un récent rapport de la Banque Européenne de Reconstruction et de Développement sur la convergence et l’inégalité, seule une minorité de la population des pays post-communistes a vu ses revenus augmenter et 23% de la population se trouve à un niveau plus bas qu’en 1989. En Moldavie, le fossé entre riches et pauvres est l’un des plus importants de la région eurasiatique, précise ce rapport pointant la difficile transition vers une économie de marché. Le désenchantement en Moldavie est net et la population questionne le système économique et politique européen dans lequel les dirigeants moldaves ont engagé leur pays.

Une crise politique et économique profonde

Depuis deux ans, le pays traverse une crise politique profonde dont l’un des résultats fut le changement constitutionnel en faveur d’un système d’élection direct du président au lieu d’une nomination par le Parlement. Par coïncidence temporelle, le scandale bancaire est tombé au moment où est entré en vigueur l’accord de libre-échange avec l’UE. En outre, le conflit dans le Donbass faisait rage et polarisait l’Europe. Au final, Igor Dodon a bénéficié de cette conjoncture économique et politique pour renforcer sa position en interne et gagner l’élection présidentielle, malgré les scandales l’ayant éclaboussé. Beaucoup ont pointé du doigt sa relation étroite avec l’oligarque Vladimir Plahotniuc. En plus de cette proximité avec l’oligarchie, une enquête est en cours concernant le financement de son parti par le biais d’une société offshore basée au Bahamas. Enfin, lors de son mandat comme ministre de l’Economie entre 2006 et 2009, il a été suspecté d’être impliqué dans des scandales concernant la vente de biens immobiliers. Néanmoins, Igor Dodon n’a pas été accusé et son élection, entérinée par les observateurs de l’OSCE, pourrait marquer un changement substantiel si son parti venait à prendre le contrôle du Parlement.
En présentant ses félicitations au nouveau président, le Premier ministre, Pavel Filip, lui a rappelé que les réformes engagées par la Moldavie en direction de l’Europe ne peuvent être remises en cause. Cependant, le Premier ministre et son gouvernement ne bénéficient que d’un faible soutien, comme en témoignent les manifestations violentes qui ont éclaté le lendemain du vote. Ainsi, le Président Dodon lui a répondu en toute confiance qu’il envisageait la possibilité d’appeler des élections parlementaires anticipées si certains partis s’opposaient à son programme.

Soutien transatlantique à Chisinau

En plus de l’accord de libre-échange avec l’UE [1], la Moldavie fait partie du partenariat oriental, du programme Synergie Mer Noire, de la communauté énergétique et la circulation des personnes est acquise. L'UE est également impliquée dans la question du conflit gelé en Transnistrie et a déployé, depuis décembre 2005, une mission d’observation à la frontière entre la Transnistrie et l’Ukraine (EUBAM). La relation EU-Moldavie est  donc bien ancrée avec une aide européenne de 460 millions d’euros en 2014. Sans surprise, l’élection d’Igor Dodon est accueillie avec froideur à Bruxelles. Federica Mogherini ne s’est pas exprimée et a laissé son représentant commenter les résultats. L’UE perçoit d’autant plus mal mal ce virage, qu’elle vient de dévoiler son ambitieux projet pour la Moldavie jusqu’en 2020. Ainsi, les récentes et prometteuses conclusions du partenariat oriental doivent être tempérées au vu de cette élection.

Outre l’aide européenne, les Etats-Unis ont clôturé récemment un programme d’aide de cinq ans à hauteur de 262 millions de dollars, portant ainsi l’aide totale américaine à 1,4 milliard de dollars en 25 ans. Le soutien américain se poursuit et envisage un budget de 60 millions de dollars pour 2017. A cela, il faut ajouter le prêt de 180 millions de dollars que le FMI vient d’accorder à Chisinau. Bref, beaucoup d’argent injecté dans ce pays qui est également engagé dans une réforme sécuritaire soutenue par l’OTAN.

Dans de telles conditions, la Moldavie ne fera probablement pas de volte-face, comme l’a récemment souligné l’ambassadeur de l’UE à Chisinau, Mr. Pirkka Tapiola. Néanmoins, les dirigeants européens devraient se montrer attentifs à la réalité se déroulant en Europe centrale où la Bulgarie vient elle aussi d’élire un Président pro-russe, Roumen Radev.

Impossible choix entre Moscou et Bruxelles

A l’instar d’autres pays d’Europe centrale, la relation russo-moldave est complexe. Au-delà de l’héritage soviétique, c’est un tissu de liens culturels et d’échanges particuliers tissés à travers l’histoire qui les lient. Depuis la fin de l’Union Soviétique, le rapprochement de la Moldavie avec l’UE a été source de tensions. En effet, la Russie voulait éviter que l’Europe centrale n’entre dans l’OTAN et ne bénéficie d’avantages économiques particuliers avec Moscou et Bruxelles en parallèle. Ainsi, à l’aube de la signature de l’accord de libre-échange avec l’UE, Moscou a imposé des limitations sur les échanges de produits moldaves. Selon les uns, cet embargo visait à frapper l’économie moldave pour attiser le sentiment anti-européen ; pour les autres, il s’agissait d’une réaction de protectionnisme russe laissant les nouveaux partenaires économiques en face des avantages et des inconvénients engendrés par cet accord. La Moldavie a directement senti les effets de ces sanctions, car 16% de l’agriculture moldave est exportée vers la Russie. Depuis 2010, 24% du PIB moldave provient de l’argent envoyé par ses travailleurs émigrés. Selon le rapport de German Economic Team Moldova, cet apport direct d’argent représentait 32% du PIB en 2013, dont la grande majorité (60%) provenait des travailleurs moldaves émigrés en Russie. En outre, la Moldavie importe la quasi-totalité de ses besoins énergétiques de Russie. Le calcul est simple, la dépendance économique de la Moldavie vis-à-vis de la Russie reste une réalité à laquelle les accords avec l’UE n’ont pas offert une véritable alternative. Igor Dodon, dont les liens avec Moscou et le parti social-démocrate « Russie Juste » (Spravedlivaja Rossija) sont connus, propose simplement de garantir une relation optimale avec leur plus grand partenaire.

Washington et Moscou dans l’ombre de la relation roumano-moldave

De nombreux Moldaves possèdent un passeport roumain depuis que la Roumanie, européenne, a offert cet avantage à ceux qui pouvaient prouver leurs antécédents roumains. Cette relation est étroite et la Roumanie offre un grand soutien à sa voisine. Même si un mouvement unioniste en Roumanie et en Moldavie est présent sur la place publique, le rattachement n’est pas vraiment à l’ordre du jour, comme le souligne Vincent Henry, spécialiste de la Moldavie. En toile de fond, ce sont les intérêts de Moscou et de Washington qui donnent le ton, car le rattachement de la Moldavie à la Roumanie européenne, signifie l’éloignement de la Russie. Rien de surprenant donc, qu’Igor Dodon soit contre l’intégration de la Moldavie dans la Roumanie, à la différence de sa challenger, Maia Sandu.

« La Crimée de facto russe »

Igor Dodon a déclaré que la Crimée était de facto un territoire russe. Cependant, la question de la reconnaissance nécessite prudence car, a-t-il ajouté, la Moldavie ne veut pas perdre la Transnistrie, petite région au statut disputé depuis le bref conflit de 1992. La Moldavie et l’Ukraine ont des liens économiques étroits et ont une large population russophone. Depuis 2014, ils partagent un problème similaire, à savoir un conflit et un pays divisé entre Est et Ouest. Malgré cette déclaration, Piotr Porochenko a envoyé ses félicitations à son homologue car les liens économiques et la sécurité sur la frontière Ukraine/Moldavie/Transnistrie doivent être préservés, afin de contrebalancer la présence russe.

Dégel en Transnistrie ?

Située entre la Moldavie et l’Ukraine, la Transnistrie s’est déclarée indépendante en 1992 après un bref conflit. Depuis, des troupes russes de maintien de la paix sont présentes, notamment pour sécuriser les dépôts d’armes et munitions datant de l’époque soviétique. La présence russe est source de tracas à Chisinau mais aussi à  Bruxelles et à l’OTAN, surtout depuis le conflit dans le Donbass. Néanmoins, la Moldavie a toujours opté pour l’apaisement, cherchant à préserver la paix à tout prix. Chisinau pratique une politique inclusive à l’égard de Tiraspol, capitale de la Transnistrie. De ce fait, tous les avantages obtenus par la Moldavie auprès de l’Union Européenne ont été étendu à la Transnistrie. A la différence de Kiev qui a monté un mur coupant les liens avec Louhansk et Donetsk, Chisinau a toujours cherché le dialogue, même si à ce stade il n’y a pas de solution. Ce petit territoire est utilisé par de nombreux trafiquants contre lesquelles Mikheil Saakashvili avait juré de mener la guerre lorsqu’il a été nommé gouverneur d’Odessa, en Ukraine voisine. Reconnaissant la complexité de la situation, le nouveau Président moldave veut mettre fin au système d’économie parallèle existant dans la région du Dniestr où la situation y devient vaudevillesque. Evgeni Shevchuk, le Président de la république non-reconnue de Transnistrie a déclaré qu’il s’opposait au retrait des troupes russes. Cependant, de part et d’autre de la Transnistrie, l’OTAN renforce ses positions en Moldavie et en Ukraine. Igor Dodon a suggéré, lui, de résoudre ce conflit par voie de référendum et de créer une Fédération Moldave. Ce plan connu sous le nom de « plan Kozak » est la voie de résolution proposée par Moscou. A ce stade, l’OSCE reste l’organe de négociations conduites dans le cadre du format "5+2". Il s’agit des deux parties : Moldavie et Transnistrie; accompagnées par trois médiateurs : Ukraine, Russie et OSCE; et deux observateurs : Union européenne et États-Unis. Affaire à suivre…

Faiblesse européenne en Europe centrale

Le Président ukrainien, Piotr Porochenko, le Président roumain, Klaus Iohannis, le Président russe, Vladimir Poutine, et le représentant de l’UE, ont tous déclaré à l’unisson vouloir coopérer avec le nouveau président Igor Dodon. Comme d’autres pays dans la région, la Moldavie est tiraillée entre Est et Ouest. Aujourd’hui, elle se tourne vers Moscou, tout comme la Bulgarie où l’échec de South Stream, a douché les espoirs de relance économique et contribué à l’élection de Roumen Radev.
Il y a certes des accords entre la Moldavie, l’UE et l’OTAN, mais Moscou offre plus d’avantages directs malgré sa position affaiblie sur la scène internationale. Comme le résume très bien Vincent Henry : « Plus qu’une victoire de la Russie, l’élection d’Igor Dodon est la conséquence presque logique de la naïveté, des hésitations et des faiblesses de l’Union européenne à ses marges orientales. Vouloir l’expliquer par la seule influence de Moscou est peut-être un moyen facile de nous dédouaner de nos erreurs.» Pour conclure, dans cette région où l’Est rencontre l’Ouest le dialogue Bruxelles-Moscou est impératif.

[1] Accord similaire à celui qui a entraîné la chute de Viktor Yanoukovitch en Ukraine et que les Pays-Bas refusent de signer avec l’Ukraine.

Bruno Husquinet

 


 

 

 


 

 


 


 


 

 


 


 

 

 

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ukraine; moldavie; transnistrie; russie: