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Mer Noire, or bleu

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30 octobre, 2016
Note d'actualité
Bruno Husquinet


A l’occasion de la journée internationale de la mer Noire célébrée le 31 octobre, voici un point sur les enjeux stratégiques de la région et l’état des relations d’amicale inimitié qu’entretiennent les pays partageant cet espace maritime. Sécurité, pétrole et intérêts divergents troublent les eaux de l’un des nexus éco-stratégiques les plus complexes.

 

Un éternel centre commercial

Environ 5 600 ans avant notre ère, la bande de terre séparant la Méditerranée du lac qu’était alors la mer Noire s’est remplie d’eau suite à la hausse du niveau des océans et de la fonte des glaciers. Cet événement majeur a ouvert la voie navigable des Dardanelles et du Bosphore, dont le contrôle revient entièrement à la Turquie depuis le traité de Montreux en 1936. Malgré une légère baisse, environ 43 500 navires ont emprunté les détroits turcs en 2015.

D’une taille équivalente à dix fois la Suisse, la mer Noire partage ses côtes entre six pays dont deux pays membres de l’UE : Bulgarie, Roumanie, Ukraine, Russie, Géorgie et Turquie. Il faut aussi associer la Grèce, la Moldavie et l’Arménie dont l’histoire et la géographie les lient intrinsèquement à cette zone. Cet espace, à la croisée d’une multitude de cultures et religions s’est toujours trouvé sur les routes commerciales. Hier, les deux principales voies étaient la route allant des Grecs aux Varègues et la Route de la soie. Aujourd’hui, l’importance mondiale de ce centre commercial est confirmée d’abord par la géopolitique des tubes. Ensuite, se développent des initiatives comme celle du projet des trois mers, dans lequel se sont engagés douze pays européens cet été à Dubrovnik. Ce projet BABS, pour Baltic-Adriatic-Black Sea, est soutenu par la Chine dans le cadre de son projet « une ceinture, une route ».

Réseau énergétique : un nœud de pipelines

La région de la mer Noire est devenue le point de destination et de transit de larges quantités de gaz et de pétrole venant de Russie, du Caucase, d’Asie centrale, d’Iran et d’Iraq essentiellement. Au cours des 20 dernières années, la Turquie s’est transformée en acteur clef sur le dossier énergétique en tant que consommateur et comme zone de passage vers l’Europe. Près de 3 millions de barils de pétrole transitent par les détroits turcs chaque jour (environ 3% du commerce mondial) et Ankara est en voie de devenir un hub mondial doté d’un réseau de transit performant. La Turquie se trouve donc « au centre d’un jeu énergétique complexe » comme l’indique un rapport de l’observatoire de la Turquie, auprès du ministère français de la Défense. Suite au conflit en Ukraine, sa position s’est d’ailleurs renforcée. Certes, le sort de Turkish Stream n’est pas encore tout à fait scellé, mais s’il échouait, le projet européen concurrent Nabucco passerait par la Turquie de toute façon. Alors dans cet environnement, la Communauté Energétique s’attelle à mettre en place un cadre législatif commun afin de consolider une politique énergétique entre l'UE et la région de la mer Noire. Depuis 2014 l'UE, dont l’importation de la moitié de ses besoins énergétiques lui coûte environ 1 milliard d'euros par jour, a décidé de se distancier de la Russie et de diversifier ses sources. Néanmoins, l’Union Européenne ne parvient pas à aligner les intérêts des grandes sociétés énergétiques européennes et des différents Etats membres, même au nom de la sécurité (énergétique ou autre).

Economie Bleue

Selon l’organisation de la Coopération économique de la mer Noire (CEMN), le volume d’échange commercial entre ses pays membres s’élève à USD 300 milliards par an (1). En 2015, la zone est entrée en récession, selon la Banque de développement de la mer Noire. Le PIB légèrement négatif, -0,7%, enregistré l’année passée est à imputer principalement au bas prix du pétrole et à une baisse des investissements directs étrangers. Quoi qu’il en soit,, l'UE ainsi que la région de la mer Noire restent des partenaires économiques importants sur le long-terme. Voilà pourquoi, l'UE conforte sa présence autour de la mer Noire depuis des années, notamment dans le cadre de sa politique de voisinage. Elle envisage aussi de financer divers projets à hauteur de 49 millions d'euros dans la coopération transfrontalière. Le cadre de la politique européenne a été défini en 2010 au travers de la Synergie Mer Noire. Comme son nom l’indique, il s’agit de renforcer les liens entre pays et d'aider les réformes économiques et politiques afin de soutenir la stabilité et promouvoir le développement. En outre, elle vient d’annoncer une aide financière à deux pays membres. Ainsi, la Bulgarie et la Roumanie vont recevoir 250 millions d'euros du Fonds Européen pour les affaires maritimes et la pêche.

(In-) sécurité régionale

Depuis la fin de l’Union Soviétique, la région a été secouée par cinq conflits : Transnistrie, Abkhazie, Nagorny Karabakh, Ossétie du Sud et Ukraine dont aucun n’est résolu. En outre, les conflits périphériques dans le Caucase du Nord et les Balkans ont contribué à la dégradation de la situation sécuritaire régionale. Ensuite, la région est directement touchée par les conflits syriens et l’effet déstabilisateur de l’organisation de l'Etat islamique. Afin d’éviter un embrasement de la mer Noire et une implication américaine trop importante suite au 9/11, la Turquie a lancé en 2004 une initiative locale dans l’architecture sécuritaire de la mer Noire. L’opération Harmonie mer Noire se tient régulièrement, mais semble à présent emportée par la vague de tension dominante entre l’OTAN et la Russie. Dans le camp de l'Alliance atlantique, se trouvent quatre pays membres : Turquie, Roumanie, Bulgarie, Grèce et trois alliés : Moldavie, Ukraine et Géorgie. En face, la Russie et l’Arménie appartiennent au même bloc sécuritaire, à l’Organisation du traité de défense collective. Pas si simple pour autant. Comme les derniers développements le montrent, les alliances et les intérêts régionaux font vaciller la logique des blocs, mais peuvent aussi raviver des conflits au gré des vents géostratégiques, comme dans le Haut Karabakh ou en Ukraine.

Pour la Russie, la flotte de la mer Noire est essentielle car elle constitue l’accès aux mers chaudes. Comme l’indique le ministère turc des Affaires Etrangères, 222 passages de navires de guerre ont été enregistrés en 2014 sur les détroits turcs. La majorité d’entre-eux battaient pavillon russe, américain, mais français également. L’activité accrue de navires de guerre est due à l’annexion/rattachement de la Crimée d’une part et au conflit en Syrie d’autre part. Suite à ces événements, la flotte russe s’est modernisée et renforcée, comme l’a démontré l’exercice Caucase 2016. Ces manoeuvres auxquelles ont participé plus de 10 000 hommes ne sont que le pendant de l’exercice See Breeze, organisé conjointement entre les Etats-Unis et l’Ukraine l’année dernière ou les manœuvres des navires de l’OTAN-SNMG2. Chaque camp montre ses muscles.

Navigation en mer Noire

L’énergie et la sécurité sont, comme souvent, les cartes maîtresses disputées par les quatre grands acteurs turc, russe, européen et américain. Les autres nations régionales jouissent de moins d’influence et subissent donc les conséquences collatérales des coups du quatuor, déplaçant chacun ses pions sur ces deux dossiers. La Roumanie n’a pas applaudi à l’unisson lors du déploiement du bouclier anti-missile et la Géorgie tient à conserver ses relations avec la Russie. La Moldavie n’est pas dans une situation politico-économique facile, coincée entre l’UE et la Russie. La Bulgarie aurait bien voulu voir aboutir le projet Turkish Stream dont les revenus et la création d’emplois auraient grandement aidé son économie. Malheureusement, la situation en Ukraine a provoqué une secousse déstabilisant la région de la mer Noire. La militarisation de cet espace et de la Méditerranée est à la hauteur des enjeux. Elle est le prolongement en mer de la zone se militarisant depuis les Pays Baltes jusqu’aux côtes ukrainiennes. Dans cette zone de frontière maritime entourant l’Europe de nombreux navires de guerre circulent, comme en témoigne la controversée présence de l’unique porte-avions russe, l’amiral Kouznetsov.

La stratégie transatlantique déclarée en mer Noire consiste à soutenir l’économie et la démocratie. Mais le véritable enjeu est énergétique pour faire tourner le moteur d’un monde qui s'emballe. Par ailleurs,  Pékin débarque avec un raz-de-marée d’investissements dans la région accompagné par ses frégates militaires entrées en mer Noire pour la première fois en mai 2015. Il semble donc que les plaques tectoniques des zones eurasiatique et euroatlantique soient entrées en friction dans les fonds éco-politiques de la mer Noire.

 

Bruno Husquinet

 

 

[1] Outre les neufs pays de la zone, la CEMN compte également l’Albanie, l’Azerbaïdjan et la Serbie.