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Vive l'empereur !

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24 septembre, 2016
Note d'actualité
Pr Françoise Thibaut


Événement considérable au Japon : la famille impériale se montre, s'affiche, bavarde, rit, et sourit aux caméras... Le temps où le Nippon ordinaire devait se retourner et se voiler la face lorsque la voiture du Mikado, dieu vivant intouchable et irregardable, passait dans sa rue, est vraiment révolu.
Le Japon change dans son approche du pouvoir, son rôle international, l'image qu'il entend donner au monde, tout en restant résolument traditionnel, implanté dans sa légende millénaire, ses mystères dynastiques et son incurable sens du sacré.

 

Est-ce nécessaire ?

Sans aucun doute. Dans le top cinq des États les plus riches, performants et puissants de la planète, l'archipel souffre de handicaps non négligeables qu'il doit se hâter de corriger s'il ne veut pas sombrer. Encombré des furoncles d'interdits et de mépris issus des guerres trentenaires du 20ème siècle aux mille cruautés et de la piteuse défaite de 1945, le Japon dut subir la loi des vainqueurs et s’accommoder de rôles de second plan au sein de l'ONU. Il a dû réapprendre à être zen et pacifique, s'infiltrer discrètement dans tous les mécanismes de l'Occident jusqu'à les maîtriser par sa créativité et sa technologie.

Après 70 années de politesses, d'acrobaties diplomatiques et de purgatoire, le lent processus arrive à son terme. Il est temps de s'approprier une refondation indispensable, guidée à la fois par la situation interne, économique et sociale de l'archipel et par un environnement international très modifié, parfois inquiétant.

Voici donc ces  insulaires cosmiques  avançant d'un pas prudent mais ferme vers la réforme la plus réformiste que puissent envisager un État et un peuple aussi nimbés de tradition : l' empereur, Akihito, a parlé à la télévision pour la seconde fois en 6 ans ; l'impératrice Michiko, excellente pianiste, a participé à un récital à l'Académie de musique de Kusatsu en compagnie de solistes de la Philarmonie de Berlin ; le prince héritier Naruhito, altiste de qualité, s'est laissé photographier à la montagne, avec son épouse Masako et sa fille, tous trois vêtus de chemises à carreaux des bûcherons canadiens et chaussés de robustes godillots de randonnée... Plutôt moderne tout cela, à l'instar des monarques européens auxquels d'ailleurs, ils rendent visite de plus en plus ostensiblement. La redoutable Maison Impériale desserre son corset, laisse reculer la silhouette du dieu vivant au profit d'un souverain proche de son peuple.

Deux graves questions constitutionnelles éclairent ces avancées vers une normalité  contemporaine 

- La question dynastique : Akihito a succédé à son père, l'énigmatique et encore divin Hirohito en 1989. Il a maintenant 82 ans et en a assez. Il envisage d'abdiquer sous peu, en 2018, a-t-il déclaré dans ce fameux discours du 8 août dernier, évoquant son grand âge, et la possibilité de modifier les règles de succession. En fait, il aimerait faire comme les reines néerlandaises ou le roi Juan Carlos qui abdiquent lorsqu'ils se sentent trop âgés pour accomplir correctement leur boulot [1]. Mais ce n'est pas si simple lorsqu'on est une incarnation stellaire et la loi de 1947 sur la Maison Impériale ne prévoit pas l'abdication. Par ailleurs, la question de la succession est complexe, entachée de violentes rivalités internes. En effet, le prince héritier Naruhito, bien préparé à la fonction, 56 ans (c'est le bon âge pour succéder), a épousé sur le tard et par amour Masako Owada [2], d'excellente famille, mais qui n'appartient pas à la noblesse ; ils n'ont qu'une fille, Aiko, maintenant agée de 15 ans et le système actuel ne prévoit qu'une primogéniture mâle sur le trône. La seule femme qui ait pu prétendre à l'Imperium a existé il y a près de 2000 ans et pas très longtemps, elle a très vite laissé la place à un gaillard sorti de luttes fratricides peu reluisantes. Le seul successeur masculin possible, après Naruhito, est son frère cadet Akishino (s'il est encore en vie) ou le fils de ce dernier. Un double changement doit donc être accompli, entériné par le Parlement : autoriser l'abdication, en simplifiant au passage le rituel des funérailles impériales, comme le souhaite l'Empereur, et redessiner la succession. Sur le second point on peut tout de même tabler sur deux ou trois décennies de réflexion... Mais tant d’événements peuvent surgir : le sentiment d'impermanence de toute chose, si présent dans la mentalité japonaise, est un partenaire incontournable.

- Si elle est résolue, et cela se profile sérieusement, la seconde question, plus urgente, modifiera l'équilibre international établi depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La Constitution japonaise de 1946, imposée par la Commission d'occupation nord-américaine, installe un régime parlementaire intégrant les principes occidentaux de la démocratie : l'Empereur règne mais ne gouverne pas. La monarchie est ostensiblement exclue du pouvoir politique, confié à un Premier Ministre issu de la majorité parlementaire, mais elle est aussi la seule source de légitimité de tous les pouvoirs. Cette Constitution comporte aussi en son Chapitre II de Renonciation à la guerre un Article 9 aujourd'hui remis en question. L'Article 9 est une véritable curiosité et mérite d'être cité sans commentaire :

 « Aspirant sincèrement à une paix internationale, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace ou l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre ce but, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »
Dans le contexte international actuel, ce texte est à la fois obsolète, illusoire et mensonger : en elle même, la  guerre  n'y est pas définie, et son éventuel déclenchement flairerait la soumission totale aux États-Unis.
Pour les temps présents, ce renoncement inconditionnel est une absurdité devant l'agressivité nord-coréenne, le silence Poutinien, les ambitions de la Chine communiste. D'ores et déjà, le Japon est équipé d'outils dits « défensifs » et sa technologie de pointe a depuis belle lurette abandonné le canon pour bien plus de sophistication. Par ailleurs, le Japon est lié au fameux « Big Five » stratégique réunissant États-Unis, Royaume Uni, Canada, Australie et Nouvelle Zélande, énergique gardien de sa zone Pacifique. En conflit à peu près permanent avec les incursions chinoises, notamment dans la mer intérieure et les îles les plus au nord de l'archipel, le Japon vit aussi dans la crainte des essais spatiaux et nucléaires nord-coréens. Le vétuste article 9 doit donc, soit disparaître, soit trouver une nouvelle rédaction adaptée à notre temps et aux nouveautés du contexte Pacifique.

Rien ne s'accomplira sans l'aval de la Diète et du Premier Ministre, Shinzo Abe, élément clef de l'actuel équilibre institutionnel. Il a pris acte des intentions de l'Empereur, encourage fortement la modernisation constitutionnelle, mais reste opposé à l'abdication. Peut être craint-il que Naruhito ne soit pas apte à continuer l'Ere Heisei (gagner la paix), patiemment construite par son père.
Parfois qualifié de nouveau Shogun, Shinzo Abe est un homme très intelligent. Son ambition personnelle est depuis longtemps satisfaite et il veut avant tout assurer un avenir favorable à sa patrie. Pour cela, il essaie de voir loin et construire l'armature dont elle aura besoin après lui. Conservateur, il n'a jamais caché son virulent nationalisme, contrariant tout le monde en rendant régulièrement hommage au mémorial Yasukuni, sanctuaire qui honore les âmes des 2,6 millions de soldats tombés pour l'Empire entre 1930 et 1945. Chine et Corée du Sud n'ont de cesse de lui rappeler les atrocités commises, et les Américains ne sont pas en reste [4]. Militant fermement pour l'abrogation de l'article 9, il souligne volontiers son symbolisme dépassé. Rien ne se fera sans lui, son autorité et ses emportements.
Certes, ses fameux « Abenomics », réformes économiques et retouches sociales, destinés à sortir le Japon de la crise interminable et sournoise où il s'est enfoncé depuis 2008, n'ont pas tous réussi et n'ont pas toujours convaincu. Mais il y a progrès, même si une pauvreté rampante s'insinue parfois dans les couches sociales les plus fragiles.

Le secteur technologique et la recherche sont en progression constante. Grâce à ses mathématiciens et ses ingénieurs, le Japon est un des pays parmi les plus avancés en robotique et nanoscience. L'éducation et l'enseignement sont des priorités absolues. Il y a peu de chômage (3,2%) ; l'aide sociale est moins généreuse mais reste stable. Les exportations sont florissantes, malgré la concurrence des Sud-Coréens et l’expansionnisme chinois. Le T.P.P conclu à Auckland en avril 2016 devrait entretenir favorablement les échanges. La question principale reste celle des ressources énergétiques, dramatiquement compliquées par la tragédie de Fukushima [5]. Mais la question primordiale est la baisse de la population, et surtout son vieillissement, après avoir culminé à plus de 120 millions, les Japonais de 2050 ne seront plus que 95 millions (environ). Si cela est apte à résoudre le problème du logement et son coût, le profil de cette société vieillissante reste à dessiner : son âge moyen est 45 ans (22 au Bengale, 27 en Algérie). La tranche 50-65 ans sera la plus importante dans 10 ans. Le Japon est le pays où l'on vit le plus vieux. Il croule sous les centenaires (17.000 en 2015) et les vieilles dames, le plus souvent veuves car le valeureux époux décède avant elles, prématurément usé par le karoshi (épuisement au travail) des années 70/80. Les femmes en âge de procréer ne consentent qu'à concevoir, et encore pas toujours, un seul enfant, objet de toutes les attentions. Le refus du mariage et de la procréation est courant en ville, au profit du travail et du loisir.
Aucune immigration de quelque ordre qu'elle soit n'est envisagée ; très peu d'étrangers y résident (à peine 1,5 %), essentiellement des Coréens et des Chinois. Le Japon essaie d'inventer une société nouvelle, pionnière dans la compensation du manque de « jeunes » par la robotisation et le maintien en forme des plus âgés : le slogan est  "seniors valeureux", où la vieillesse et la mise à la retraite ne sont plus une fin mais un recommencement. La cérémonie du retour de calendrier (shinto kanreki) replace le sexagenaire au début d'une nouvelle vie marquée souvent par un retour au village natal, dans une communauté amicale soutenue par l'énorme épargne des prévoyants insulaires. La plus forte création de petites et moyennes entreprises est due à la tranche d'âge des 55-65 ans dans les domaines les plus variés. L’État accompagne ce mouvement par des prêts à taux zéro et un investissement massif dans la santé. Chaque année en septembre, « la Journée du respect dû aux personnes âgées » rassemble jeunes et vieux dans d'avenantes fêtes fleuries. Le tourisme senior remplit trains et autocars. Présentateurs de télé, acteurs, musiciens, artisans progressent dans leur savoir faire et leur notoriété à mesure qu'ils prennent de l'âge : le duo comique des jumelles Kin et Gin n'a cessé de se produire jusqu'à l'âge de 108 ans. Le dernier héros est Yuichiro Miura qui a atteint le sommet de l'Everest à l'âge de 75 ans en 2008.
Voila donc une Société nouvelle qu'on ne pensait rencontrer qu'en science fiction ou sortie des Mangas. Là-bas, au Soleil Levant, deux pôles opposés mais complémentaires sont en mouvement. D'un coté, un Empereur vieillissant souhaitant s'en aller (pour créer sa petite entreprise ?) et laisser la place au renouveau impérial et constitutionnel, de l'autre, l'hardie tentative de parier sur l'évolution d'une population bien gérée....
A Rio, lors de la Cérémonie de clôture, Shenzo Abe a surgi comme un diable, déguisé en super-Mario des jeux Nintendo, pour annoncer les Jeux Olympiques d'été à Tokyo en 2020, pratiquement un siècle après l'Exposition Universelle de Tokyo en 1922. Le Japon, roi de l'innovation, nous promet des Jeux high-tech révolutionnaires dont une partie serait basée sur le sport électronique...

Ce matin d'automne, sur la route, ne va personne... Haïku du moine Basho

Professeur Francoise Thibaut

 

[1] L'Empereur a encore un caractère « semi sacré », sensé faire obstacle à tout départ anticipé. Contrairement à ses collègues royaux d'Europe comme la reine Elisabeth qui doit régner jusqu'à sa mort, car elle est « chef de l'Eglise » d'Angleterre. Si elle devait interrompre ses fonctions, son héritier prendrait la relève et ne serait que Régent. Cela s'est produit avec George III et son fils lors de ses moments d'absence mentale.
[2] L'histoire de Masako Owada est assez pathétique car, issue d'une excellente famille de la haute bourgeoisie japonaise avec un père diplomate, elle a refusé par trois fois d'épouser Naruhito, pressentant la lourdeur de la situation. Brillante, indépendante, faisant carrière, parlant 5 ou 6 langues, elle aurait pu avoir un rôle au sein de la représentation impériale. Au contraire, elle a été littéralement « écrasée » par le protocole rigide, quasi inhumain de la Maison (tout comme Masako, autrefois dans la même situation). Cela s'est terminé par une longue dépression dont elle sort depuis environ 2011. Admirable est le courage de Narihuto qui l'a soutenue et aimée sans faillir, au-delà des pesantes conventions. C'est peut être ceci la véritable « révolution » impériale.
[3] Pour en finir avec les histoire de famille, Naruhito est le premier mâle impérial à avoir été élevé par ses parents, comme tous ses frères et sœurs. Traditionnellement, l'héritier était enlevé à sa famille à l'âge de 3 ans pour être confié à des « conseillers » chargés de son éducation. Dans un exceptionnel épanchement, Akihito a avoué en avoir beaucoup souffert, et avec Masako a mis fin à cette barbarie. Naruhito a élevé sa fille de manière très occidentale. D'où l'intérêt d'épouser des bourgeoises qui ont les pieds sur terre.
[4] L'amiral Tojo, qui ordonna l'attaque de Pearl Harbour, est inscrit sur une des stèles du mémorial de Yasukuni avec ses collègues et les 13 autres condamnés pour crimes de guerre de 1947.
[5] Accident de Fukushima dont la résolution technique est loin d'être acquise. En fait, on ne sait pas trop quoi faire, en dehors du refroidissement constant de l'infernale machine. L'eau utilisée est rejetée dans l'océan. Fukushima est proche, au nord de Tokyo, indispensable pour son alimentation en énergie. Par ailleurs, le problème humain et social créé par ce désastre n'est, lui aussi, que très partiellement résolu. Enfin, en raison du réchauffement de l'air et de l'eau (1°), le Japon est de plus en plus exposé aux tornades et typhons. Il est aussi le seul pays au monde a avoir connu les trois agressions nucléaires absolues : les deux bombes de 1945 et la catastrophe énergétique de Fukushima.