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Le "niet" néerlandais : un nouveau coup dur pour l'Ukraine...

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09 avril, 2016
Note d'actualité
Bruno Husquinet


Le 6 avril, un référendum embarrassant sur l’accord d’association Europe-Ukraine a été organisé aux Pays-Bas, occupant actuellement la présidence tournante du Conseil européen. En vigueur depuis janvier 2016, cet accord politique et de libre-échange, refusé par l’ancien président ukrainien Viktor Yanukovich, est à l’origine des manifestations sur la place Maidan et de l’histoire tragique de l’Ukraine des deux dernières années. Après avoir bouté dehors Viktor Yanukovich, les nouvelles autorités de Kiev ont signé l’accord avec Bruxelles. Nonobstant cet état de fait, plus de 400 000 signataires néerlandais ont lancé une double campagne. D’une part, ils ont montré que le peuple d’un pays européen se réservait le droit de s’exprimer sur des questions internationales sans se soumettre à Bruxelles; d’autre part, ils ont manifesté leur opinion négative sur un accord avec un pays où malgré tout, la guerre continue et dont la corruption entache sa réputation de partenaire commercial.

Un peu plus d’un tiers de la population s’est rendue aux urnes et plus de 60% a voté contre l’accord. Ce résultat n’a aucun effet contraignant sur le gouvernement néerlandais, qui lui est en faveur de l’accord, ni sur l’UE. Néanmoins, une partie de la vox populi s’est fait entendre. Il revient au gouvernement néerlandais d’en tenir compte ou pas. Ces résultats ont sans aucun doute été influencés par le souvenir vivace de la catastrophe de l’avion de la Malaysian Airlines MH-17, qui a coûté la vie à 193 Néerlandais sur les 298 victimes. La saga autour des véritables raisons qui ont causé la chute de l’avion n’est pas encore totalement résolue et secoue régulièrement la scène politique néerlandaise.

Corruption : encore et toujours

Les révélations liées à la publication des documents dérobés au cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca mettent surtout en évidence le fait que Piotr Poroshenko, surnommé le roi du chocolat, n’a pas renoncé à son activité commerciale de confiserie, Roshen. Si les montages d’optimisation fiscale sont pratiqués partout dans le monde, c’est surtout la collusion entre l’activité politique et commerciale du président ukrainien qui doit retenir l’attention ici. Les conflits d’intérêts entre politique et monde des affaires contribuent à l’érosion du pays depuis deux ans.
Malgré de nombreuses tentatives de soutien à la lutte contre la corruption, les scandales à répétition commencent à avoir raison de la crédibilité de Kiev sur la scène internationale. L’OCDE a débuté la mise en œuvre d’un ambitieux programme, mais les résultats ne sont pas encore visibles. Il y a un an, Olga Savran, la représentante de l’OCDE en charge de la lutte contre la corruption déclarait : « le combat contre l’oligarchie n’a pas encore vraiment commencé et il est vital pour l’Ukraine ». Le Parlement européen a lancé une initiative forte de soutien au parlement ukrainien (Rada) par le biais de sa Semaine ukrainienne au début du mois de mars. Le document publié à l’issue de cette semaine n’est à ce stade qu’une lettre d’intention qu’il faut mettre en œuvre. Enfin, une multitude d’ONG dont Transparency International Ukraine, ou de journaux dont l’excellent Nashi Groshi, n’ont de cesse de révéler les schémas de corruption avec peu de résultats à ce stade.

Crise, crise, crise...

Les critiques ouvertes à l’encontre du gouvernement ukrainien ne sont plus retenues. Depuis la démission du ministre de l’économie, Aivaras Abromavicius, il n’était plus possible de cacher l’impasse dans laquelle se trouvait le processus de réformes. Le remplacement du Premier ministre Arseni Yatsenuk, en désaccord avec Piotr Poroshenko, semble imminent, même s’il a survécu au vote de défiance. Le prochain Premier ministre parviendra-t-il à réaliser ces réformes tant nécessaires ?
Malgré les relations soutenues entre Piotr Poroshenko et Joe Biden, il y a fort à parier que les révélations des Panama Papers vont freiner un peu plus les enthousiastes américains, comme le laissait déjà entendre Victoria Nuland lors de son état des lieux sur les réformes ukrainiennes devant la commission sénatoriale. Cependant, le programme d’aide se poursuit de la part des Etats-Unis qui planifient une assistance de 760 millions de dollars, toujours selon Victoria Nuland, grande critique de la politique russe et fortement engagée depuis le début des événements en Ukraine.
L’UE et de nombreux autres pays poursuivent leurs programmes d’aide sans grand enthousiasme, ni conviction. Comme si le même désenchantement devant l’échec des révolutions arabes, s’étendait à la révolution ukrainienne. Seul le FMI aujourd’hui joue la prudence et la fermeté. Christine Lagarde ne cache plus ses réticences, acte de contrition et aveu silencieux des erreurs commises en Ukraine. Elle retient le versement de 17,5 milliards de dollars depuis le mois d’octobre. Cette prudence est partagée par le monde des affaires qui espérait beaucoup des réformes de la privatisation. La restructuration des obligations d’Etat, qui avait été la cause d’un important différend avec la Russie à la fin de l’année, n’a toujours pas eu lieu et inquiète de plus en plus les investisseurs étrangers.
Si la situation économique en territoire contrôlé par Kiev n’est pas bonne, elle ne l’est pas non plus du côté contrôlé par les rebelles. Le Programme Alimentaire Mondial, agence onusienne, vient de déclarer que : « 1,5 million de personnes souffrent de la faim à cause du conflit », alors que le symbolique 50ème convoi humanitaire russe arrivait dans l’est de l’Ukraine….
Certes, les combats se sont calmés durant l’hiver, mais les violences n’ont pas cessé. L’ONU continue de dénoncer les exactions, notamment celles commises par les combattants étrangers ayant rejoint les rangs des différentes parties au conflit.

Front diplomatique gelé

Malgré une pesante lassitude, l’Europe, la Russie et les Etats-Unis poursuivent les efforts de négociation. Au début du mois de mars à Paris, s’est tenue une énième réunion au cours de laquelle Russie et Ukraine se sont rejeté la responsabilité de l’échec de la mise en œuvre des accords de Minsk. La condamnation de la pilote Nadia Savchenko crispera encore un peu plus les négociations. Et ce n’est certes pas le piètre ancien Premier ministre australien Tony Abott, ayant récemment rejoint le rang des conseillers étrangers recyclés en Ukraine, qui apportera une contribution substantielle.
En théorie, tout le monde est d’accord : élections anticipées dans le Donbass dans le courant de cette année et nécessité de maintenir le Donbass au sein d’une entité ukrainienne, fédérée ou autre. Pourtant, le dossier ukrainien patine. Pourquoi la théorie ne se traduit-elle pas en pratique ? Tout d’abord, ni l’amnistie, ni la loi électorale n’ont été adoptées, comme le rappelle Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe. Ensuite, les républiques autoproclamées campent sur leurs positions, ce qui a provoqué une discussion sur le remplacement potentiel des leaders des deux républiques. Pendant que Kiev poursuit sa politique d’ostracisme, les ministères et conseils populaires de Donetsk et Lougansk prennent des décisions quotidiennes quant à la destinée de leur population, creusant le fossé avec Kiev. Des structures d’Etats indépendants se mettent en place : constitution, banque centrale, système judiciaire, passeport, etc.

Un vote pas si négatif…

Les autorités ukrainiennes ne peuvent plus uniquement se dissimuler derrière l’argument de « l’invasion russe » pour cacher leurs problèmes politiques et économiques internes. Le soutien moral et matériel de l’étranger va se tarir et les sponsors vont s’essouffler. Si les sanctions à l’égard de la Russie ont des effets sur l’économie russe et la vie de ses citoyens, elles n’ont guère d’influence sur la situation interne à Kiev.
Il y a quelques mois, le dossier ukrainien était traité essentiellement sous l’angle des intentions prêtées à la Russie dans le Donbass et en Ukraine. Aujourd’hui, la question principale porte sur la lutte contre la corruption et la mise en place d’un gouvernement d’unité nationale. Il va de soi que ce changement de rhétorique antagonise l’Ukraine et ses alliés. Le temps révèle petit à petit la dualité de la situation en Ukraine : le problème politico-économique intra-kiévien d’une part, et le conflit armé d’autre part. Et c’est ce bras de fer entre alliés européen et ukrainien sur la corruption et la crise politique qui vient d’être mis à jour par le référendum néerlandais. Ce vote est une piqûre de réalisme qui met en évidence l’inquiétante crise politico-économique dans l’Ukraine sous contrôle de Kiev et qui ne peut plus être passée sous silence.
L’ordre des choses semble donc s’inverser. La résolution du conflit dans le Donbass passerait d’abord par une résolution de la crise politico-économique à Kiev, et non le contraire.

Tags:
crise ukrainienne, europe, fmi, ukraine