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Le pape François et le patriarche russe Kirill : entre spirituel et politique

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10 mars, 2016
Note d'actualité
Bruno Husquinet


 « Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas. » André Malraux

L’entrevue du pape François et du patriarche orthodoxe russe Kirill à Cuba le 12 février dernier est une première dans l’histoire. Quoique les détracteurs puissent en dire, ce tête à tête et leur déclaration commune furent un moment fort tant dans la substance que dans la symbolique. Par ailleurs, les deux Eglises travaillent depuis longtemps sur ces questions de rapprochement. Avec un jésuite réformateur à sa tête, l’Eglise catholique s’est repositionnée sur le devant de la scène. Depuis le début de son pontificat le pape François a multiplié les gestes forts : réforme de la banque du Vatican ; reconnaissance des scandales de pédophilie ; nombreuses prises de positions politiques, notamment sur les conflits en cours, sur l’écologie et l’économie. Le patriarche Kirill occupe, lui aussi, le devant de la scène en Russie, continuant à faire sortir son Eglise du carcan athéiste soviétique qui avait disséminé les rangs des religieux. Outre le travail de reconstruction de son Eglise, il se positionne également sur les questions de société, sur la défense des chrétiens d’Orient et sur l’Ukraine. 

Toute pièce classique doit respecter la règle des trois unités : action, lieu et temps. La rencontre et la déclaration constituent l’action. Le lieu, Cuba, n’est pas un choix fait par hasard compte tenu de sa place dans l’histoire du XXème siècle. L’humanité s’est retrouvée à l’orée d’une confrontation nucléaire lors de la crise des missiles en 1962 à Cuba et le pape appelle au désarmement nucléaire. Le temps : pourquoi les chefs des deux Eglises qui ne se sont jamais rencontrés dans l’histoire acceptent-ils de se voir maintenant ? D’une part, le monde actuel est secoué par des avancées technologiques qui échappent au législateur (crise éthique en politique), les mutations dans la société expliquent partiellement le radicalisme politique ou religieux (thème de la troisième guerre mondiale) et les velléités hégémoniques de certains Etats apportent leur lot de dérives (thème de la charité). Il y avait donc un momentum nécessaire. La situation actuelle des chrétiens d’Orient en Syrie ou en Irak est préoccupante, l’unité des chrétiens catholiques et orthodoxes est donc d’actualité, tout comme l’est l’unité de diverses églises orthodoxes.

D’autre part, comme le fait remarquer le journaliste du Catholic World Report, Cyrill Hovorun, la rencontre s’est déroulée quelques mois à peine avant le Concile pan orthodoxe. En juin 2016, ce concile rassemblera toutes les Eglises orthodoxes et examinera la mission de l’Eglise orthodoxe dans le monde contemporain. Il aurait dû se tenir à Istanbul, siège du patriarche d’honneur, mais les relations turco-russes se sont dégradées suite aux divergences sur le dossier syrien et après que les F-16 turcs aient abattu le SU-24 en novembre 2015. C’est la raison pour laquelle, la Crête - une île à nouveau - a été choisie pour accueillir les représentants des Eglises orthodoxes.

A la différence de l’Eglise catholique unie derrière le pape, les Eglises orthodoxes n’ont pas de chef unique. Au cours du XXème siècle, l’orthodoxie a été persécutée et s’est divisée, comme le décrit souvent l’essayiste Jean-François Colosimo. En ex-Union Soviétique, la destruction des Eglises et l’élimination des religieux ont fait des ravages.

Traditionnellement, le patriarche de Constantinople, actuellement Bartholomée Ier, a la primauté d’honneur (primus inter pares), car le siège du catholicisme s’est déplacé de Rome à Constantinople suite à l’écroulement de l’empire romain. Le patriarche de Moscou, Kirill, a quant à lui la primauté numéraire, de fait, avec le plus grand nombre de fidèles. 

Dépassement d’un désaccord

En 2010, le métropolite Hilarion, en charge du département des relations extérieures du patriarcat de Moscou, déclarait que la situation en Ukraine occidentale et la question des uniates restaient l’obstacle majeur à la rencontre entre le souverain pontife et le chef de l’Eglise orthodoxe russe. La question de l’uniatisme est toujours très épineuse : divisées depuis le début du deuxième millénaire, les Eglises d’Orient et d’Occident ont mis en œuvre plusieurs moyens, dont l’uniatisme, pour essayer de rétablir leurs relations. En 1594, l’Eglise uniate ukrainienne (ou gréco-romaine) est créée. De rite orthodoxe, les Eglises gréco-romaines reprennent la théologie catholique et reconnaissent l’autorité du pape. Elles ont été créées comme une sorte de pont entre le catholicisme et l’orthodoxie, mais cette création ne s’est pas déroulée sans l’intervention d’intérêts extra ecclésiaux. Dans le cadre du dialogue entre catholicisme et orthodoxie, la déclaration de Balamand de 1993 reconnaît que l’uniatisme est une « méthode d’union du passé » qui a causé beaucoup de souffrances. En 2010 cependant, le patriarcat de Moscou considérait encore qu’un certain nombre de points n’étaient toujours pas résolus.

Depuis 2010, la situation des chrétiens dans le monde s’est considérablement modifiée avec les conflits en Ukraine et en Syrie. La question brûlante de l’uniatisme a été exacerbée par le contexte du conflit ukrainien. L’archevêque Shevchuk de l’Eglise greco-catholique ukrainienne n’a pas caché sa déception envers le Saint Siège lors de la rencontre de Cuba. En effet, il tient l’Eglise orthodoxe russe comme co-responsable de l’ « agression russe » en Ukraine. Pourtant, les deux chefs religieux ont fait un pas vers l’unité chrétienne qui a été le thème centrale de leur déclaration. Ils ont répété  que l’uniatisme était une méthode révolue tout en reconnaissant les Eglises gréco-romaines :« les communautés ecclésiales qui sont apparues en ces circonstances historiques de [l’uniatisme] ont le droit d’exister et d’entreprendre tout ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins spirituels de leurs fidèles ».

De son côté, Kirill poursuit la tradition orthodoxe de rapprochement entamée en 1965. Cette année là, le patriarche de Constantinople Athenagoras et le pape Paul VI ont échangé leur pardon mutuel, mettant fin à l’excommunication respective de 1054, date du schisme entre catholiques et orthodoxes. Le pape François, lui, est en phase avec sa rhétorique de paix et de réconciliation. Il se fait le continuateur de la politique de Benoit XVI qui voulait passer du dialogue de charité au dialogue de vérité dans le rapprochement entre catholiques et orthodoxes. 

En Ukraine 

Alors que la question de l’uniatisme se résorbe petit à petit, l’orthodoxie ukrainienne, elle, est en crise. En Ukraine, trois Eglises orthodoxes co-existent. L’Eglise orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou est la seule reconnue officiellement, donc canonique. Ensuite, il y a deux Eglises non canoniques : l’Eglise orthodoxe ukrainienne auto proclamée autocéphale et l’Eglise orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev.

Si les différences théologiques sont mineures, c’est l’évolution historique qui est source de divergences. L’histoire de l’unité des peuples slaves et donc du premier Etat russe démarre à Kiev aux IXème et Xème siècles. La décision du prince Vladimir de Kiev d’adopter le christianisme comme religion du premier Etat slave uni en 988, sera un événement majeur. Les peuples slaves partagent alors une langue, une religion et une culture ; mais la relation entre Russes et Ukrainiens reste plus complexe. En 1300, le centre politique et religieux quittera Kiev pour s’installer en Russie, d’abord dans la ville de Vladimir puis à Moscou. La puissance de Kiev diminuera progressivement face à la montée de Moscou et, finalement, cette dernière s’imposera. Cette évolution explique pourquoi aujourd’hui l’Eglise orthodoxe ukrainienne est sous l’autorité du patriarcat de Moscou. Lors de la chute de Constantinople en 1453, Moscou se sentira investie d’une mission divine pour la défense des derniers chrétiens. Après la chute de Rome et celle de Constantinople, Moscou devient le dernier bastion de défense de la chrétienté. L’idée de Moscou, troisième Rome, est lancée. Bien que certaines Eglises orthodoxes slaves aient obtenu leur indépendance au cours du temps et sont devenues autocéphales, Moscou n’a concédé qu’une autonomie partielle à l’Eglise orthodoxe ukrainienne à la fin de l’union soviétique.

Dans la complexe relation qu’entretiennent Russie et Ukraine, l’autocéphalie ukrainienne est une pierre d’achoppement. Depuis le début des événements en Ukraine en 2014, les demandes d’indépendance se sont multipliées. En outre, les lieux de culte orthodoxe russe ont souvent été attaqués. La Russie est perçue comme un agresseur et son Eglise comme un instrument de politique du Kremlin. Certains représentants orthodoxes russes et ukrainiens ont même appelé à la violence. Tandis que d’autres en appellent à l’unité.

Cet appel s’est produit d’abord lors de la synaxe orthodoxe de janvier 2016. Les Eglises orthodoxes ont clairement répété que seul le primat de l’Eglise orthodoxe ukrainienne dépendant du patriarcat de Moscou est reconnu par ses pairs. Toute velléité d’indépendance officielle de la part des Eglises orthodoxes non canoniques a donc été stoppée. Cela dit, cela ne les empêche pas de continuer à exister et les fidèles de se rendre dans leurs Eglises. Les orthodoxes ukrainiens ont été déçus de cette décision de janvier, bien évidemment.

Le mois suivant, cette déception a été accentuée par la rencontre entre François et Kirill. Pour eux, le pape accorde du crédit à celui qui incarne l’hégémonie russe sur le plan spirituel. Alors que les uniates ont obtenu plus de reconnaissance, les orthodoxes se vivent comme les perdants de cette négociation. Selon eux, l’entrevue avec le pape augmenterait l’aura de Kirill, ce qui rejaillirait sur son importance au sein de l’orthodoxie, et ce, juste avant que ne se tienne le concile pan orthodoxe de juin. C’est le sens que certains ukrainiens orthodoxes ont donné au point 27 de la déclaration de Cuba : 

« Nous exprimons l’espoir que le schisme au sein des fidèles orthodoxes d’Ukraine sera surmonté sur le fondement des normes canoniques existantes, que tous les chrétiens orthodoxes d’Ukraine vivront dans la paix et la concorde et que les communautés catholiques du pays y contribueront, de sorte que soit toujours plus visible notre fraternité chrétienne. »

Certes, une séparation des Eglises orthodoxes ukrainiennes russes avec le patriarche de Moscou risquerait d’entraîner un affaiblissement de cette dernière qui perdrait des millions de fidèles dans les statistiques officielles. En outre, la reconnaissance d’une Eglise ukrainienne autocéphale pourrait inspirer les Biélorusses ou les Moldaves sous le patriarcat de Moscou. Ainsi, le débat se traduit en des termes d’identité nationale et d’orthodoxie. Pour certains Ukrainiens, avoir leur propre Eglise indépendante est une nécessité qui marquera leur différence d’avec le « monde russe » hégémonique.

L’importance donnée à l’Eglise orthodoxe russe en Ukraine et à son représentant, le métropolite Onuphre, basé à Kiev dérange. A titre d’exemple, le nonce pontifical (ambassadeur du Saint Siège) établi à Kiev a pour instruction de ne pas rencontrer officiellement les représentants des Eglises Orthodoxes non canoniques, c’est-à-dire celles qui ne dépendent pas de Moscou, au risque de voir la relation entre le Saint Siège et le patriarcat de Moscou se dégrader.

En Russie

Cette rencontre a généré aussi des critiques en Russie. L’Eglise orthodoxe russe est régulièrement vilipendée par les médias qui l’accusent de collusion avec l’Etat et de corruption. Depuis les 25 dernières années, le patriarcat de Moscou, comme toutes les institutions en Russie a dû s’adapter aux nouvelles réalités et est certes encore loin de la perfection. Ce sont néanmoins les critiques plus radicales qu’il s’agit d’étudier avec intérêt, dont celle du vice président du Center for Political Technologies, Alexandre Makarkine. D’aucuns ont vu dans le secret et la rapidité qui ont entouré la préparation de la rencontre, une sorte de complot visant à prendre de court les orthodoxes russes radicaux. Ces derniers, pour qui le pape est un hérétique, n’ont pas eu le temps de s’organiser et de manifester leur opposition à la rencontre. Certains critiques ont même signalé que les deux évêques n’ont pas prié ensemble car certains membres de l’Eglise orthodoxe russe considèrent les catholiques comme hérétiques.

Les radicaux orthodoxes russes représentent une minorité néanmoins capable, dans une certaine mesure, de modifier la donne. Ils entretiennent une méfiance envers le Vatican et son prosélytisme. Tout d’abord, il y a eu l’uniatisme. Ensuite, on prête au pape polonais Jean Paul II (qui a soutenu Solidarnosc), d’avoir incité les missionnaires catholiques d’aller « convertir » la Russie au moment de la chute de l’Union Soviétique. En 2002, une nouvelle crise éclata quand le Vatican décida d’ouvrir des diocèses en Russie.

Comme en Ukraine, les radicaux russes considèrent que le patriarche est un instrument de la politique de Vladimir Poutine. Selon eux, l’Eglise constitue un canal diplomatique et le soutien aux chrétiens d’Orient serait un argument utilisé pour rallier le Vatican à l’opération russe en Syrie. Selon Alexandre Makarkine, Kirill n’a pas pu refuser de se rendre à Cuba car il y exécutait une mission pour l’Etat russe et non une mission pour l’Eglise orthodoxe russe.

D’après Alexandre Dougine, philosophe influent issu de la tradition de l’eurasisme, la méfiance à l’égard de l’Eglise catholique remonte au moment du schisme en 1054. Il oppose ainsi deux civilisations européennes. D’un côté, il place la civilisation de l’occident catholique qui se divisera entre catholiques et protestants suite à la Réforme. De l’autre côté, se trouve l’orient orthodoxe. Dans une interview du 17 février 2016, il pose la question de savoir si cette rencontre avec un pape libéral n’est pas « une trahison à l’orthodoxie » ? Il voit le pape comme un instrument de Washington qui aurait perdu toute influence sur les gouvernements séculiers européens depuis que le catholicisme n’est plus utile dans la lutte contre le communisme. Pour lui, « L’orthodoxie russe connaît un renouveau, alors que le catholicisme [européen] au contraire se meurt. » En revanche, pour Alexandre Dougine, en Amérique latine, le catholicisme est vivant ; tout en étant un instrument de lutte contre l’impérialisme américain. Ainsi, le choix de Cuba comme symbole de lutte contre les Etats-Unis était logique. Néanmoins, ajoute-t-il, le catholicisme n’a plus rien à apporter à l’orthodoxie, car la situation s’est inversée. Le pape serait demandeur du soutien de l’Eglise orthodoxe russe pour survivre à la dissémination des chrétiens dans le monde à cause de l’extrémisme islamiste soutenu par les Etats Unis. La boucle est bouclée.

Geste chrétien à portée politique

Pour autant, malgré les nombreuses critiques, cette rencontre constitue un moment historique et un jalon dans la relation entre orthodoxes et catholiques. Il s’agissait d’abord de consolider l’unité chrétienne, une démarche que le pape François intègre dans sa volonté d’unité avec tous les chrétiens, protestants compris. C’est pourquoi, il a annoncé vouloir également participer cette année aux célébrations des 500 ans de la Réforme Protestante.

La question que pose les détracteurs et les déçus est de savoir si François et Kirill font uniquement de la politique ? Pour sortir de cette aporie, il faut faire un acte de foi. Le monde va mal, c’est un truisme ; alors sont-ils sincères quand ils en appellent à la paix et à l’unité ?

Les attaques portées contres les chrétiens du monde sont réelles. La décapitation de 21 coptes sur les plages libyennes en février 2015 a profondément choqué les consciences. Cette réalité a inspiré la phrase célèbre de François : « Si l’ennemi nous unit dans la mort, qui sommes-nous pour nous diviser dans la vie ? ». C’est ce que l’on appelle aussi l’œcuménisme du sang. Le patriarche Kirill s’exprimait lui en des termes similaires parlant de christianophobie: « la défense de la Russie, c’est la défense de la foi orthodoxe car la Russie aujourd’hui agit probablement comme la principale force se positionnant pour la défense des chrétiens dans le monde. »

Cette rencontre, c’est donc un geste chrétien à portée politique. Les Eglises ne vivent pas dans un monde à part et doivent aussi se concilier avec des réalités politiques et économiques.

Les réactions froides ou négatives qu’ont inspirées la rencontre de Cuba procède de l’axiome contraire selon lequel il s’agirait d’un geste politique sous des oripeaux ecclésiastiques. Le raisonnement accorde aux deux dirigeants des ambitions politiques ; à l’un celui d’être le porte parole du Kremlin et à l’autre celui de mener une Oostpolitik, ou même d’être naïf...
 

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église orthodoxe, pape françois, patriarche kirill, religion, ukraine