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L’islam politique n’est pas monolithique

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02 février, 2016
Note d'actualité
Dr Marcin Styszynski


Les groupes djihadistes comme al-Qaida ou l’organisation de l’Etat islamique (EI) se réfèrent au Coran, les hadiths (des paroles et des actes attribués au Prophet Mahomet), la charia et à la tradition musulmane afin de perpétrer et de justifier leurs attentats terroristes, les exécutions des otages et la brutalité du combat en Syrie et en Irak. A cause de ces groupes, l’Occident amalgame trop souvent l’islam comme une religion de violence, de persécution et d’intolérence. Les dernières attaques contre des migrants et des mosquées montrent l’augmentation du populisme, des stérotypes et de l’islamophobie. Il est donc important de déterminer et de préciser le sens de l’islam dans la politique et son rôle dans l’activité des organisations comme l’EI ou al-Qaida. Il faut souligner que l’exploitation de l’islam par des groupes et partis politiques s’appuyent sur trois facteurs essentiels.

Premièrement, la tradition musulmane ne reconnait pas la séparation entre l’Etat et la religion. La loi coranique, la charia, est alors appliqué diversement dans la loi et la constitution de certains pays au Proche Orient, en Afrique ou en Asie. Par exemple, la plupart des pays musulmans s’appuyent sur la charia pour le code de la famille mais leur code pénal se refère, lui, à la loi occidentale. Certains pays, comme l’Arabie Saoudite applique strictement les régles définies par la charia et des pays comme la Tunisie essaient de libéraliser la loi et donner plus de liberté pour les femmes et les minorités.

En outre, l’islam n’a pas établi une institution commune et supérieure qui pourrait gérer l’activité des musulmans dans le monde entier. Les ministères des Affaires religieuses qui sont responsables des mosquées, des imams et de la prédication sont souvent trop marginalisés, bureaucratisés et ils deviennent porte-parole des gouvernements séculiers.

Le troisième facteur concerne la diversité de l’interprétation du Coran, des hadiths ainsi que l’histoire et la tradition des pays musulmans. L’exégèse du Coran est élaborée dans plus d’une dizaine d’explications (tafsir en arabe) comme tafrsir de Tabari, d’al-Qurtubi ou d’Ibn al-Kathir.

L’exemple suivant montre la spécificité de l’interprétation des versets coraniques. Des organisations radicales contemporaines utilisent très souvent le verset 60 du chapitre (la sourate) Al-Anfal (Le Butin) : « Préparez, pour lutter contre eux, toutes les forces et la cavalerie que vous pouvez mobiliser, afin d'effrayer l'ennemi de Dieu et le vôtre. » L’argument essaie de constituer et d’approuver la lutte contre des ennemis et d’autoriser l’activité militaire et le terrorisme. Mais les organisations extrémistes ignorent le verset 61 de la même sourate : « S'ils inclinent à la paix, fais de même et remets-t-en à Dieu car Il est l’Audient et l’Omniscient Le deuxième fragment s’oppose au premier et il s’agit de la paix et l’humilité. Les tafsirs n’interprétent pas le sens général de ces versets comme une invitation à la violence. Malgré cela des juristes musulmans remarquent qu’il est impossible de quitter le combat puisque l’Occident continue sa politique hostile contre l’islam.

Le problème d’interpétation concerne également le sens du djihad et notamment les efforts spirituels comme la patience et le soutien social et moral pour la communauté. En outre, le djihad se réfère au combat militaire considéré comme une riposte aux attaques et aux persécutions des ennemis. L’évaluation des persécutions est également difficile car elle est attribuée à l’invasion militaire dans un pays musulman et parfois à la pression économique et culturelle de l’Occident.

Il faut noter qu’après la mort du Prophète Mahomet en 632 chaque faction religieuse a essayé de renforcer sa position et de présenter sa propre vision de la foi et des valeurs musulmanes dans la société et l’Etat. Le débat théologique a influencé la formation de différentes branches comme le chiisme, le soufisme et le sunnisme, y compris des sectes radicales comme le kharidjisme qui s’opposait aux factions rivales du calife Mu’awiya Ibn Sufyan (le fondateur du califat omeyyade) et l’imam Ali Ibn Abu Talib (le leader spirituel du chiiisme).

La variété de l’exgésèse de l’islam était évidente surtout après l’époque coloniale au 20eme siècle quand les groupes politiques ont essayé d’offrir de nouvelles représentations de fierté et d’espoir dans le cadre des indépendances au Proche Orient et Afrique du nord. Encore une fois, l’islam a joué un rôle de référence idéologique important. 

Le débat s’est alors concentré sur la voie à adopter. Le discours se concentrait sur un retour aux premiers siècles de l’islam et l’application des règles strictes de la charia ou bien sur l’adaptation de la religion à la modernité et au libéralisme. Par exemple, le philosophe syrien Mustaf al-Siba’i, décédé en 1964, a associé islam et socialisme en comparant l’idée de l’égalité et de soutien social avec les principes proclamé par le Prophète Mahomet. Le penseur Mohammad Shahroura, né en 1938, a proposé, lui, la réinterprétation de l’islam et l’association des valeurs musulmanes avec des idées modernes et libérales. L’intellectuel égyptien Sayyid al-Qemané, né en 1947, a également été critique du fondamentalisme et a défendu la séparation de la religion et de l’Etat.

Des opinions similaires sont présentées par le penseur irakien Ahmad al-Qubbangi né en 1958, qui critique l'interprétation littérale de l'islam et de la loi coranique, qui, selon lui, bloque le développement de la société, de la démocratie et des droits civiques.  

Des conceptions contraires ont été présentés par des théologiens et des activistes affiliés aux courants conservateurs de l'islam. Il convient de mentionner Ibn Taymiyya (mort en 1328), Abd al-Wahhab (mort en 1792), Sayyid Qutb (mort en 1966), ainsi que le fondateur des Frères musulmans Hassan al-Banna (mort 1949). Eux, ont proposé que l’Etat et la société soient fondés sur le strict respect de la loi coranique et les principes des premiers siècles de l’islam. Ils ont notamment rejeté les modèles et les influences occidentaux appelés  djahiliyya (l’époque avant l’islam).

Les activistes conservateurs se distinguent selon leurs idées de la société et des méthodes à suivre pour réaliser leurs objectifs politiques. Par exemple, des partis politiques affiliés aux Frères musulmans acceptent les campagnes électorales, le débat public et les élections. Dans ce contexte, le gouvernement du Parti Liberté et Justice en Egypte pendant des années 2011-2014 est un bon exemple. La même tendance concerne Le Parti de la Justice et du Développement en Turquie, le Mouvement de la Société pour la Paix en Algérie ou le Parti de la Justice et du Développement au Maroc.

En revanche, certains groupes salafistes insistent néamoins sur le travail pacifique au coeur de la société, en dispensant la charité et la prédication dans les mosquées et les associations religieuses.

Néanmoins, la guérilla ou le terrorisme sont devenus la forme la plus radicale de l’activité politique. Le concept s’appuye sur des groupes djihadistes qui proclament l’idée théologique de  takfir wa hidjra (l’excommunication et l’emigration). Elle concerne le refus de la société et de l’Etat, ainsi que l’autorisation de la violence contre des adversaires.

Malgré la forme variée des objectifs idéologiques, les idées radicales du 20ème siècle ont formé la compréhension moderne de l'intégrisme islamique, qui a ensuite aidé à établir différents groupes islamistes, y compris des organisations extrémistes comme al-Qaida ou l’EI.

Les analyses montrent que l’islam politique n’est pas monolithique et qu’il contient plusieurs conceptions théologiques et idéologiques qui s’opposent. Il faut souligner qu’il est également plus difficile de combattre des idées extrémistes comme le djihadisme qui profite de la diversité de l’islam et du manque d’institutions crédibles de contrôle, ainsi que l'instrumentalisation des valeurs musulmanes par certains groupes politiques et leurs leaders charismatiques.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Tags:
islam