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Les vents tournent

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12 novembre, 2015
Note d'actualité
Bruno Husquinet


 Partie 1 : L’Union Européenne courtise le Bélarus et lève les sanctions

Le régime de Minsk est souvent qualifié de dernière dictature d’Europe. Certes, le régime est indéniablement fort, mais depuis la fin de l’union soviétique, il tente avant tout de trouver sa voie. Depuis son indépendance il y a 25 ans, le Bélarus est présidée par M. Loukachenko qui promeut un socialisme de marché. Situé entre le passé et le futur mais aussi entre les différentes forces qui l’entourent au Nord, au Sud et à l’Est, le Bélarus a développé un système qui lui est propre au sein de l’Europe. Sur son flanc Est, la Russie lui rappelle encore et toujours qu’elle est sa seule amie proche sur les plans culturel, économique et militaire. D’ailleurs, la lecture des événements internationaux faite par le Bélarus et la Russie se rencontrent souvent.

Pendant des années, lorsque M. Loukachenko se tournait vers l’Europe pour tisser des liens, la seule litanie qu’il recevait en retour était celle des « droits de l’homme ». Très vite, il devient une personnalité peu fréquentable sur la scène internationale et de nombreuses critiques sont formulées régulièrement à son égard : libertés civiles bafouées, élections non libres, monopole d’Etat sur l’économie. En bref, la prolongation des clichés d’une propagande datant d’avant 1989. Puisque le régime ne plie pas, les sanctions tombent et avant les amendements de cet automne, elles frappaient encore plus de 200 personnes et entités. Ces sanctions provoquèrent parfois des situations paradoxales. Ainsi, des spécialistes européens ont refusé de se rendre au Bélarus pour partager leur expérience, avec la commission de cet Etat, pour la mise en œuvre du droit humanitaire international. En effet, en mars 2015, le très dynamique Oleg Slizhevsky, ministre de la Justice était toujours sous le coup de sanctions. Mais quelle est vraiment la situation en matière des droits de l’homme  dans ce pays ? En étudiant de près les rapports d’Amnesty International ou du Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, il apparaît clairement que les violations décrites sont bien en deçà de ce que l’on rencontre dans des régimes dictatoriaux. La très écoutée Human Rights Watch déclare dans son dernier rapport que la situation « s’est gravement dégradée », pourtant en 2015, il n’y a qu’un seul rapport, sur son site, concernant ce pays. Quant aux prisonniers politiques, ils étaient sept en septembre 2014 selon l’OSCE, citant les chiffres de Viasna Human Rights.

Renversement de situation

La libération de six « prisonniers politiques » en août 2015, juste avant les élections présidentielles a suscité une vague d’enthousiasme de la part de Madame Mogherini. Le signal du dégel est lancé et le rendez-vous est donné pour les élections. Cependant, les observateurs occidentaux ont été unanimes et ont relevé les mêmes manquements qu’au cours des élections précédentes en matière de standards d’élections « libres ». Tous se sont accordés pour souligner uniquement l’amélioration du climat pacifique qui a prévalu durant ces dernières élections présidentielles. Rien n’a donc véritablement changé au Bélarus selon la communauté internationale si ce n’est qu’il y a un détenu politique de moins au Bélarus au cours de la dernière année, car si six sur sept ont été libérés, ils seraient à nouveau six aujourd’hui selon Viasna Human Rights. Malgré tout, la décision de lever les sanctions est prise par les ministres européens des affaires étrangères, le 12 octobre 2015, au lendemain des élections. Sans véritable changement au niveau des droits de l’homme selon M. Haraszti le rapporteur de l’ONU, l’UE enclenche sur cette base, un processus de rapprochement. L’argumentation est étonnante car l’UE ne souligne pas les efforts déployés par le Bélarus pour aider à trouver une solution en Ukraine, ou encore le fait que le Président s’était démarqué sur la question de la Crimée. En effet, M. Loukachenko ne s’est pas prononcé en faveur de l’une ou l’autre des parties. Cela ne l’a pas empêché de se rendre à la prestation de serment de son homologue ukrainien M. Poroshenko. En outre, le Bélarus a accueilli jusqu’à 100 000 réfugiés du Donbass. Ce fait doit être mentionné en ces heures où l’UE fait face à une crise de migration unique par son ampleur.

Alors pourquoi l’UE a-t-elle décidé de se rapprocher du Bélarus ? Pourquoi lever les sanctions maintenant ? Les raisons de l’amélioration des relations entre Minsk et Bruxelles doivent être trouvées ailleurs que dans celles qui nous sont présentées.

Le Bélarus refait surface

D’abord, il y a eu la question ukrainienne avec Minsk comme plateforme des négociations. Alors que la ville offrait un terrain neutre, les autorités biélorusses ont conservé l’équidistance entre Moscou et l’Ouest au niveau politique mais pas militaire. Car si le Bélarus préserve une position politique neutre, en Crimée ou dans le Donbass, en revanche, elle ne cache pas ses craintes en matière de sécurité devant la présence accrue de l'OTAN. Dans ce cadre, elle a renforcé sa coopération militaire avec la Russie. Ensuite, il y a eu la déclaration de M. Loukachenko à la 70ème session de l’assemblée générale de l’ONU au cours de laquelle il s’est adressé aux puissances qui ont attaqué l’Iraq, la Libye et la Syrie en leurs suggérant d’« utiliser cette tribune de l’assemblée pour nous expliquer ce que vous voulez et quels sont vos objectifs » car ces interventions n’ont pas apporté de meilleurs niveaux vies ou plus de démocratie dans ces pays. Pour la première fois, le Nobel de littérature a été attribué à une Biélorusse, Svetlana Alexievich. Cette dernière, critique sévère des présidents biélorusse et russe, vit néanmoins à Minsk après une décennie d’exil. Et en réponse du berger à la bergère, le Président Loukachenko lui rétorque qu’elle est « un mauvais enfant» du Bélarus car « elle salit l’image de son pays » à l’étranger. En réalité, elle incarne une forme de dissidence intellectuelle qui considère que le peuple doit être sauvé, malgré lui, des présidents totalitaires russe et biélorusse.

Le poids des critiques à l’encontre du régime de Minsk pèse manifestement moins aujourd’hui qu’hier dans la balance des relations internationales entre l’UE et le Bélarus. Il est encore trop tôt pour identifier les intérêts que l’UE voit dans le Bélarus, mais certains éléments y contribuent. La situation en Ukraine s’est apaisée ces derniers temps mais n’est pas réglée. L’UE est consciente du rôle positif que le Bélarus joue, alors que le risque de déstabilisation régionale persiste encore. De façon plus générale, le partenariat oriental de l’UE bat de l’aile partout. Lors de sa dernière réunion, la question de la relation avec la Russie a créé des tensions entre l’UE et ses partenaires orientaux qui ne veulent pas jouer la diabolisation de la Russie. L’UE doit donc ménager les intérêts de ses partenaires orientaux au risque de les perdre au profit de Moscou si elle continue à renforcer l’antagonisme avec son grand voisin de l’Est. Enfin, l’UE voit d’un mauvais œil une trop grande proximité entre Minsk et Moscou, mais elle ne peut s’attaquer à cette relation de façon frontale sans offrir des avantages comme la levée des sanctions, même si cela se fait sur base d’arguments fallacieux.

Tout comme au cours des siècles passés, l’Europe centrale est à la croisée de tensions. Il est donc essentiel pour l’UE de se positionner habilement en ces heures de bouleversement tectonique sur la scène internationale, ce qui semble être bénéfique pour le Bélarus actuellement.

Dinah Lee

Consultant pour des institutions internationales

 

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voisinage oriental